Pauvreté des enfants en question

Suisse • Par une prise de position récente aux allures de rapport, Caritas alerte sur la pauvreté dans laquelle grandissent des dizaines de milliers d’enfants. Etat des lieux et propositions.

Selon le Global wealth report 2019, «depuis l’an 2000, la richesse par adulte en Suisse a augmenté de 144% soit 564’653 dollars [557’916 frs]. Le pays est à la tête du classement mondial de cette année […]». Malgré cet important enrichissement des Helvètes, 103’000 mineurs vivent sous le seuil de pauvreté, selon l’Office Fédéral de la Statistique (OFS). Parmi ceux-ci, 71’000 vivent dans des ménages de travailleurs pauvres dont au moins un parent travaille. Alors que la pauvreté des enfants avait diminué de 2007 (151’000) à 2013 (55’000), elle est depuis repartie nettement à la hausse.

L’organisation caritative Caritas publiait le 2 décembre dernier une prise de position intitulée «La pauvreté des enfants est intolérable en Suisse» et dans laquelle elle rapporte la situation actuelle, appelant à une utilisation des prestations complémentaires pour éradiquer ce fléau.

Des enfants discriminés

«Les enfants qui grandissent dans la pauvreté font face quotidiennement a de multiples limitations», écrit Marianne Hochuli, responsable du Secteur Etudes de l’organisation. «Des choses qui semblent toutes naturelles à leurs camarades de classe représentent pour [eux] des barrières infranchissables. […] Pas d’argent de poche pour la semaine verte, pas d’argent pour payer la photo de classe, et un cadeau d’anniversaire à un copain de classe grèverait trop le budget familial», poursuit-elle.

La prise de position pointe du doigt des conditions de logement souvent inadaptées au développement d’un enfant. Ainsi, de nombreux mineurs évoluent dans des appartements dont l’exiguïté rend difficile de s’y concentrer pour faire ses devoirs, se détendre ou y inviter des amis. De plus, les logements «à prix bas» sont souvent sur des rues très fréquentées, ne permettant pas de jouer dehors.  «Quand on peut s’ébattre dehors, grimper aux arbres ou jouer dans le bac à sable, on fait plein d’expériences favorisant la capacité d’apprentissage», rappelle le rapport.

A cela, il ajoute que les parents en situation de pauvreté n’ont pas les moyens nécessaires pour offrir à leurs enfants des loisirs ou du sport au sein d’un club, «le choix de hobbies n’est alors pas déterminé par leurs capacités et leurs intérêts, mais subordonné aux possibilités financières».

Caritas rappelle que les enfants pauvres sont issus de familles aux faibles «disponibilités financières qui dépendent dans une large mesure du niveau de formation le plus élevé obtenu par les parents». Ainsi, chez les enfants dont l’un des deux parents a au moins une formation d’une Haute école (université incluse), le taux de pauvreté serait de 2,8%.  A l’opposé, chez ceux dont aucun des parents n’a de formation post-obligatoire, il s’élèverait à 10%.

De la même façon, les enfants vivant dans des familles monoparentales connaissent un taux plus élevé de pauvreté. Toujours selon Caritas, près d’un-quart de ces ménages ont recours à l’aide sociale.  L’organisme alerte, au plan régional, sur des situations «encore plus graves». Ainsi, à Bienne et à Coire, une famille monoparentale sur deux dépendrait de l’aide sociale. «Une mère seule de deux enfants se trouve au seuil de la pauvreté lorsqu’elle dispose de 1’834 francs par mois, loyer et primes d’assurance-maladie décomptés. Une famille touchée par la pauvreté doit donc vivre avec moins de 20 francs par jour et par personne pour se nourrir, se vêtir, payer l’énergie, l’hygiène, la mobilité, la communication, l’entretien et l’éducation», alerte-t-il.

Le manque d’argent conduit ces familles à des économies partout, jusque dans leur alimentation. Elles seraient nombreuses à ne pas manger sainement, ce qui n’est pas sans conséquences sur le développement physique et psychique des enfants. «[Ils] souffrent plus souvent de troubles psychosociaux, ils sont plus souvent en surpoids et chroniquement malades», détaille le rapport. Les nombreux «échecs» que vivent leurs parents «se répercutent sur le psychisme des enfants qui en sont témoins. Leur confiance en eux-mêmes se délite. Souvent, ils développent des sentiments de honte et de culpabilité».

Lutter par les prestations complémentaires

Face à ces constats, l’organisme caritatif voit dans les prestations complémentaires un moyen efficace de lutter contre la pauvreté des familles et des enfants.  Il s’appuie sur le «succès particulier» dans les cantons de Vaud et du Tessin. Dans ce dernier, où plus de 2000 ménages seraient soutenus, les prestations complémentaires pour familles auraient permis de faire baisser le risque de pauvreté des enfants et adolescents.

Le Canton de Vaud, lui, est présenté comme l’exemple à suivre. Des prestations y sont versées jusqu’à l’adolescence, sans nécessité d’avoir un revenu issu d’une activité lucrative pour en bénéficier. De plus, le canton rembourserait une grande partie des frais de garde des enfants et des frais médicaux (dentaires inclus), qui pèsent lourdement sur les budgets.

Caritas adresse sa prise de position au Parlement fraîchement élu. L’organisme lui rappelle que «garantir aux enfants une protection particulière et les aider à grandir est un mandat constitutionnel». Il souligne également que les familles fournissent des services «irremplaçables» à la société, tels que des soins, de l’attention ou de la transmission de savoir intergénérationnelle. «Des prestations complémentaires pour familles doivent être désormais introduites au niveau fédéral. Le nouveau Parlement aura pour tâche de promouvoir une telle réforme», conclut-il.

 

Des dettes en héritage supprimées

Le jour de la publication de la prise de position de Caritas contre la pauvreté des enfants, on apprenait par la Tribune de Genève que «les jeunes [seraient] bientôt libérés des dettes de leurs parents».

En effet, à ce jour les frais d’assurance maladie impayés sont transférés des parents aux enfants lorsqu’ils atteignent leur majorité. Une jeune femme nous a ainsi confié avoir reçu pour ses 18 ans «un joli cadeau» de plus de 25’000 frs de dettes auprès de son assureur. Celle-ci se voit donc ponctionner ses premiers salaires, via l’office des poursuites, jusqu’à ce qu’elle ait remboursé une dette qu’elle n’a jamais contractée.

Ce mercredi, lors de sa session d’hiver, le Conseil des Etats a accepté une motion allant dans ce sens, demandant au Conseil fédéral de modifier la LAMal afin que les enfants ne puissent pas être poursuivis pour les omissions de leurs parents.

Rappelons, en attendant, que certains directeurs d’assurance sont rémunérés plus de 700’000 frs par an. Ceux-là ne sont pas près de laisser des dettes en héritage.