En France, l’ère du peuple a débuté

France • Le 5 décembre dernier, les colères sociales, incarnées notamment par les gilets jaunes, se sont cristallisées autour d’un mouvement intersyndical contre la réforme des retraites.

«Une arnaque avec le sourire», c’est ainsi que le député Eric Coquerel de la France Insoumise qualifie le discours de présentation de la réforme du Premier ministre Edouard Philippe.

Loin de véritablement répondre ce mercredi aux inquiétudes de la rue, le chef du gouvernement a essentiellement «compensé ce que le système dégrade», pour le secrétaire général de Force Ouvrière.  Il propose ainsi que la réforme ne s’applique pas aux personnes nées avant 1975. C’est à partir de la génération de 2004 (ayant 15 ans aujourd’hui) qu’elle serait pleinement mise en place, avec une transition pour les personnes nées entre les deux.

Aux femmes, qui seront vraisemblablement très impactées par le système par points proposé, Philippe promet une «compensation à 100% de la maternité» sans vraiment la définir.  De la même façon, il s’engage à une «cotisation de solidarité plus élevée» pour les revenus supérieurs à 120’000 euros. Enfin, on retrouve la novlangue du «en même temps», quand il propose un «système universel», «sans régimes spéciaux», qui reconnaisse les «particularités» de métiers tels que les militaires, les pompiers ou les policiers. Ces derniers présents aux abords du lieu où se tenait le discours semblent pourtant peu convaincus.

Pour le secrétaire général d’UnitéSGP Police, les engagements pris sont «insuffisants». La Confédération Générale du Travail (CGT) appelle à «la poursuite et à une amplification du mouvement», par la voix de sa secrétaire confédérale (France Info). Le syndicat majoritaire, CFDT, considère pour sa part sur Twitter, que «la ligne rouge a été franchie», avec la mise en place d’un «âge d’équilibre» à 64 ans, donnant droit à une pension complète, avec «en même temps» le maintien de l’âge légal à 62.

Le jeudi 5 décembre, au début du mouvement, ils avaient été 1,5 million à montrer leur ferme opposition au projet de réforme du système de retraites, que souhaite mettre en place le gouvernement d’Emmanuel Macron. Celui-ci prévoit le passage d’un régime de retraite par répartition (socialisé) à un régime par capitalisation (individualisé).

Depuis, le pays ralentit sous le poids d’une grève massivement suivie par la fonction publique et par une petite partie du secteur privé. Les cheminots ont mis le pays à l’arrêt, avec seulement un train sur dix en circulation. Il en a été de même dans l’éducation, où près d’un professeur sur deux n’a pas enseigné. Il est suivi par de nombreux secteurs tels que l’hôpital, l’énergie, le ramassage des déchets, les pompiers, la radio publique, la justice et même une partie de la police.  Les manifestants et grévistes ravivent les braises encore chaudes du mouvement des gilets jaunes, invoquant la longue tradition du pays en matière de mouvements sociaux.

Certains médias assujettis au pouvoir rencontrent de grandes difficultés à trouver les traditionnelles plaintes des usagers «pris en otages», le mouvement étant soutenu par plus de 68% des Français selon l’institut Harris Interactive. De son côté, le gouvernement se déclare déterminé et joue la carte de l’affrontement.

Mardi, 885’000 manifestants ont encore battu le pavé dans de très nombreuses villes de France, selon la CGT.

Des manifestants déterminés

A Lyon jeudi, près de 35’000 personnes ont défilé à l’appel de plusieurs syndicats, selon la CGT. «Il y a un truc dans l’air, les gens sont plus nombreux et plus déterminés que d’habitude», nous confie un quidam dans la foule. Cette première manifestation se termina sous le slogan «aujourd’hui dans la rue, demain on continue». 5’000 personnes tiendront la promesse en se rendant vendredi à un nouveau cortège. Les CRS ont eu à faire face à cette nouvelle détermination des manifestants. En effet, un peloton qui cherchait à protéger une permanence du parti Les Républicains (LR) se retrouve pratiquement encerclé par une foule compacte qui scande: «cassez-vous, cassez-vous». Il n’aura d’autre choix que de reculer, laissant place à l’imaginaire de «blacks blocks armés de marqueurs», ironise un manifestant.

Le lendemain, 2’000 personnes ont remis le couvert pour le désormais traditionnel samedi des gilets jaunes. Alors que la Brigade anti-criminalité (BAC) tentait de scinder la foule pour isoler les éléments les plus «radicaux», la tête du cortège faisait demi tour, prenant la police en tenaille, la tenant à nouveau en échec.

Après un repos dominical, les manifestants ont repris la rue dès lundi, veille du nouvel appel intersyndical à une mobilisation nationale. Ce dernier fut à nouveau très suivi avec près de 20’000 participants à Lyon. «On s’est organisé en vue de la manifestation et on a surtout décortiqué la réforme pour savoir à quelle sauce on allait être mangées si elle passait», déclare une intermittente du spectacle qui défile. «Emmanuel(le) c’était mieux en film» (en référence au film érotique français de 1974), peut-on lire sur la pancarte de cette trentenaire qui scande «anti, anticapitaliste,
ha, ha».

La détermination des manifestants, c’est encore eux qui en parlent le mieux, chantant en chœur et à tue-tête, «Macron nous fait la guerre, et sa police aussi, mais on reste deter’ [déterminés], pour bloquer le pays!».

Un héritage de la gauche

A l’origine de cette contestation, se trouve le projet de La République En Marche (LREM) d’une refonte complète du système de retraite. Ce dernier, mis en place à la libération par le ministre communiste Ambroise Croizat, fait partie de la Sécurité Sociale (Sécu) et répond à la volonté du Conseil national de la résistance de garantir «une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours».

Il se compose d’un régime général et de 42 régimes spéciaux, parmi lesquels celui des cheminots ou celui des militaires. Ces régimes, préexistants parfois à la Sécu, permettent une adaptation aux caractéristiques des métiers en termes de pénibilité ou de dangerosité. Ainsi, ils réduisent, par exemple, l’âge d’ouverture aux droits d’un policier à 52 ans au lieu des 62 ans fixés par la loi et appliqué aux salariés du privé. Dans certains cas, comme pour les avocats, le régime est complètement autonome.

Pour le régime général, le montant qui va assurer la continuité du salaire pendant la retraite est calculé sur les 25 meilleures années dans le privé et les 6 derniers mois dans la fonction publique. Enfin, le système actuel fonctionne par répartition, c’est-à-dire que les travailleurs cotisent dans une caisse qui est ensuite redistribuée aux retraités.

Défendre l’indéfendable

Le gouvernement souhaite la refonte de ce système vers celui d’un compte individuel attaché à chaque travailleur, qui se composerait de points. Chaque travailleur cotiserait et accumulerait ainsi des points sur un compte. Arrivé à la retraite, il toucherait ces points, convertis en une pension qui lui serait reversée. Cette conversion serait proposée par les partenaires sociaux «sous le contrôle gouvernement».

La «macronie» souhaite également le passage de l’âge légal de 62 ans, à un âge «pivot» à 64 ans, avant lequel le travailleur peut partir mais avec une moindre pension (ou après cet âge et la voir ainsi majorée). Il ne prend évidemment pas en compte l’écart d’espérance de vie de près de 10 ans entre un ouvrier et un cadre.

De plus ce système par capitalisation étendrait le calcul de la pension à l’ensemble de la carrière, ce qui aurait de lourdes conséquences sur les travailleur.e.s aux carrières hachées, par exemple pour s’occuper de ses enfants ou après une période difficile. Cela supprimerait également la prise en compte des particularismes des différentes professions existant aujourd’hui dans les régimes spéciaux, en s’alignant vers le bas.

La communication du gouvernement et de ses médias consiste à centrer toute discussion sur la réforme autour des «privilèges» des cheminots. Elle devient orwellienne lorsque le régime spécial des policiers est mis sur la table. Ainsi, lors d’une interview récente, le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner est interrogé par RMC sur le maintien du régime «spécial ou particulier» des policiers. «Ce n’est pas un régime spécial», précise le ministre. «J’ai dit ou particulier» souligne le journaliste. «C’est un régime qui reconnaît la particularité de ce métier», conclut le politique. Ces discours creux et ce soin spécial (ou particulier) apporté aux policiers révèlent que la véritable assise du pouvoir n’est pas politique, mais policière justement.

Le peuple ne s’y est pas trompé face à la réforme et a compris qu’il s’agissait, une fois encore, de pousser le curseur vers les intérêts du capital, donc loin de ceux des travailleurs.  Il ne peut d’ailleurs plus en douter quand il apprend que le Haut-commissaire aux Retraites, qui a récemment rendu un rapport servant de base à la réforme, Jean-Paul Delevoye, est administrateur au sein de l’Institut de formation de la profession de l’assurance! Fonction qu’il a d’ailleurs soigneusement «oublié» de mentionner à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique et qu’il a quitté une fois le conflit d’intérêts dévoilé.

«Le peuple français a compris que la rhétorique libérale n’apporterait pas de soins à ses parents et n’améliorerait pas l’éducation de ses enfants», nous a expliqué un militant communiste lors d’un cortège. Pour lui, à l’instar du slogan de la ZAD (zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes, «contre l’aéroport et son monde», celui du mouvement social en cours est «contre la réforme et son monde». «Macron est nu!» et son monde libéral avec lui, rien, pas même les promesses creuses, la matraque, les gazages et les mutilations, ne semblent pouvoir arrêter l’avènement de l’ère du peuple.