«Les populistes remettent en cause la validité universelle des droits humains»

Populisme • Matias Mongan, journaliste et maître de conférences en relations internationales, droits humains, intreculturalité et développement en Argentine et en Espagne, analyse les stratégies populistes de droite dans un capitalisme globalisé. Et appelle la gauche à se réinventer.

«Mus-Salvini», affiche de SubDude, graphiste street art à Londres. (Duncan C)

Journaliste et maître de conférences en relations internationales de l’université de La Plata en Argentine et en droits humains, interculturalité et développement de l’université internationale d’Andalousie, Matias Mongan vient de sortir le livre intiulé Le populisme de droite et la xénophobie comme réponse aux inégalités de la globalisation capitaliste (Ed.Atrapasueños). Interview.

En quoi le populisme à succès de l’ultra-droite (Trump, Bolsonaro, Le Pen) est-il différent de ce qu’il était par le passé? Matias Mongan Contrairement aux partis d’extrême droite de la guerre froide, qui se caractérisaient par la promotion de discours xénophobes statiques, voire élitistes, les nouveaux dirigeants populistes de droite utilisent de multiples structures discursives. Ainsi la dualité centre-périphérie, un schéma théorique développé par le courant structuraliste de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) et utilisé par la gauche sud-américaine, pour consolider leur profil de parti attrape-tout voulant séduire par-delà classes sociales et clivages droite-gauche. Et gagner le soutien des électeurs de divers horizons idéologiques. Cela conduit à ce que parmi les électeurs du Front national, on trouve des personnes qui traditionnellement votaient à gauche et qui votent aujourd’hui pour Marine Le Pen, afin d’exprimer leur rejet des politiques d’austérité économique de l’UE. Mais aussi des secteurs xénophobes qui soulignent la nécessité de lutter – légalement ou par la violence – contre ce qu’ils qualifient de «pratiques étrangères menaçant l’identité culturelle occidentale».

Qu’entendez-vous par politique nativiste d’extrême droite? Et que signifie concrètement ce nouveau populisme?

Le populisme est une «idéologie légère». Celle-ci implique un ensemble de pratiques discursives communes, si bien que peuvent surgir aussi bien des expressions populistes de droite que de gauche. La faiblesse de son développement théorique conduit au fait qu’il s’exprime généralement avec d’autres idéologies plus «épaisses», comme le nativisme. Ces dernières finissent par façonner le discours des partis populistes de droite. Dans le cadre idéologique de ce courant, les Etats doivent être habités exclusivement par des membres d’un groupe natif (la nation). Les éléments qui ne sont pas nés dans ce lieu (personnes et idées) sont alors fondamentalement une menace pour la conformation d’un Etat-nation homogène.

Comme le populisme, le nativisme est un concept fortement discursif par lequel les dirigeants démagogiques cherchent le soutien d’un secteur majoritaire de la société, leur faisant croire qu’ils sont les véritables représentants de la volonté populaire et promettant de faire passer leurs revendications avant celles des minorités considérées exogènes et incompatibles avec leur identité nationale. Cette dynamique ouvre la voie à un scénario international plus anarchique, dans lequel les Etats sont gouvernés par une logique de «somme nulle» et dans laquelle ils cherchent constamment à obtenir un avantage sur les autres pour satisfaire les demandes des peuples «natifs».  En imposant un discours identitaire unique, les populistes de droite remettent également en cause la validité universelle des droits humains, dont l’application ne serait plus égalitaire et fondée sur des normes juridiques – comme c’est le cas sous l’ordre mondial libéral, mais sur le degré de compatibilité que chacun de ces collectifs possède avec «l’identité nationale», construit par le leader populiste. Il s’agit d’une dynamique xénophobe qui conduit à consolider ce que Jørgen Andersen et Tor Bjørklund appellent le «chauvinisme du bien-être».

En Europe, vous expliquez la montée de l’extrême droite par la crise de 2008. Quelles transformations cette crise a-t-elle impliquées dans le modèle européen?

La crise financière internationale de 2008 a marqué un tournant dans l’histoire contemporaine de l’Europe, non seulement parce qu’elle a institutionnalisé les politiques d’austérité définies lors du Traité de Maastricht, mais aussi parce qu’elle a permis aux partis populistes de droite de renaître, un phénomène qui avait joué jusquelà un rôle périphérique au niveau régional. Les dirigeants populistes de droite soulignent que l’UE n’a pas réussi à réguler l’impact des phénomènes transnationaux jugés «nocifs» – tels que les migrations massives et le terrorisme international – et proposent donc de renforcer la souveraineté des Etats afin de contenir ces dynamiques préjudiciables aux intérêts nationaux. Cette position nationaliste a contribué à rendre plus dure la politique migratoire européenne et à institutionnaliser des pratiques xénophobes. Elles réduisent les droits des minorités et des groupes sociaux qui travaillent pour défendre les droits des migrants.

Est-ce que la gauche, qui a vu certains de ses électeurs voter pour l’extrême droite, porte une responsabilité dans la montée de ce courant politique? Vos propositions pour combattre l’ultra droite?

Selon moi, la social-démocratie et la gauche ont été incapables de construire un discours alternatif à la mondialisation néolibérale et se sont ouvertement pliées à la dynamique concurrentielle proposée par l’ordolibéralisme allemand, d’où elles ont fomenté des démocraties faibles, à faible participation populaire et totalement liées aux intérêts du marché. Cela les a amenés à mettre de côté les discours critiques qui contestaient les inégalités structurelles du système, pour promouvoir des slogans vides de contenu et des politiques «défensives», visant à atténuer l’impact des inégalités structurelles. Face au scénario complexe actuel, les partis de gauche et la social-démocratie devraient essayer de se réinventer de manière autocritique afin de retrouver une identité politique propre. C’est ce qui leur manque aujourd’hui, en raison de l’irruption des dirigeants populistes, qui ont réussi à leur arracher leur discours et à récolter le soutien électoral de leurs électeurs traditionnels comme les secteurs populaires et ouvriers. Bien que des dirigeants populistes comme Trump ou Salvini soulignent constamment qu’ils sont la seule option pour combattre le néolibéralisme et l’establishment mondialiste, ils n’ont pas l’intention de corriger les asymétries du système. Bien au contraire.
La gauche doit être prête à dénoncer la fausseté de ces prémisses et à alerter la population sur les risques émanant de ce type de pratiques politiques xénophobes, afin de faire comprendre que le problème n’est pas l’autre. Mais bien un système économique qui génère toujours plus d’inégalités et de pauvreté.