Peau blanche, masques verts

Analyse • «Au-delà de la neutralité climatique, il faut aussi parler de justice climatique», estime le sociologue chilien et éditeur de l’Observatoire plurinational des eaux, Andrés Kogan Valderrama, qui dénonce le nouveau «Green Deal européen» présenté par Ursula von der Leyen.

Manifestation pour la justice climatique à Barcelone en septembre 2019. (Ilias Bartolini)

Après la fin de la COP25, qui s’est tenue à Madrid pendant la première quinzaine de décembre, peu ou pas de progrès a été réalisé en termes d’accords mondiaux sur le climat comme cela était prévu, car elle n’a pas pu aller au-delà de ses versions précédentes, délivrant une déclaration finale qui ressemblait plus à un discours de bonnes intentions des Etats présents qu’à une proposition qui mettrait réellement au centre une réelle préoccupation pour la crise de civilisation actuelle.

Ainsi, les points de cette déclaration finale de la COP25, proposent une plus grande «ambition» des Etats pour lutter contre le changement climatique, un plus grand rôle de la science dans la prise de décision, une plus grande transversalité politique pour appréhender l’environnement (touchant à la finance, l’industrie, le transport, l’énergie, l’agriculture). Elle souligne aussi l’importance des océans pour le climat, une plus grande participation des femmes dans la prise de décision, la création d’un fonds vert qui apporte des ressources aux pays les plus vulnérables au changement climatique, une plus grande régulation des marchés du carbone, un plus grand multilatéralisme, de meilleurs emplois et plus d’espace pour les acteurs non gouvernementaux.

Il s’agit donc d’une déclaration totalement volontaire et diffuse, dans un cadre néolibéral, qui se concentre sur les bonnes volontés de chaque Etat pour faire face à la crise actuelle de la civilisation. Elle est bien incapable d’exiger des limites minimales en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre  des grandes entreprises polluantes de la planète. Ce qui ne fait que donner toute la liberté aux grandes multinationales de faire les affaires qu’elles veulent avec les biens communs, refusant ainsi la possibilité d’établir certaines réglementations mondiales de base.

Toutefois, malgré ce triste spectacle, parallèlement à cette déclaration, un «Green Deal européen» a été présenté à Bruxelles par la présidente de la Communauté européenne, Ursula von der Leyen. L’objectif général de ce paquet est que l’Europe soit le premier continent de la planète à être neutre en carbone d’ici 2050. C’est-à-dire qu’elle veut décarboniser complètement son mix énergétique d’ici cette année-là, par le biais de différentes mesures qui seront mises en œuvre progressivement.

En ce qui concerne les mesures, il est proposé de promouvoir de manière interconnectée les sources d’énergie dites renouvelables, de générer des économies circulaires, de rénover et de construire des bâtiments efficaces sur le plan énergétique, de prévenir la pollution de l’eau et de l’air, de préserver la biodiversité, de développer des modèles alimentaires plus sains et d’offrir des moyens de transport durables pour atteindre ce que l’on a appelé la neutralité climatique.

Bien que ces propositions soient beaucoup plus concrètes que ce qui a été proposé lors de l’échec de la COP25, le problème évident de toutes ces mesures est que l’Europe se pense toujours- après 500 ans d’histoire coloniale- au-dessus du reste du monde. L’idée de la neutralité climatique ignore non seulement l’impact historique que ses économies industrialisées ont eu, au cours des 200 dernières année, en termes d’empreinte écologique, mais aussi les nombreuses entreprises extractivistes, qui avec ce Pacte vert européen, continueront à polluer les pays du Sud, par le biais de méga-corporations dans les secteurs de l’énergie, des mines et de l’agroalimentaire.

Pour la même raison, ce pacte omet la dette climatique historique de pays comme l’Angleterre, l’Allemagne et la France envers le monde, et ne remet jamais en question l’idée absurde d’une croissance économique infinie au sein d’une planète aux limites finies. En d’autres termes, même si toutes ces mesures internes sont déguisées en vert, elles restent un projet capitaliste, qui n’ inscrit aucune critique venant de la décroissance ou de l’écoféminisme.

En revanche et ce n’est pas un hasard, ce nouveau pacte est accueilli par l’ultra-droite européenne, qui commence à s’éloigner du négationnisme climatique pour avancer vers un nouveau nationalisme vert, estimant que «les frontières soient le meilleur allié de l’environnement», comme le souligne le parti de Marine Le Pen.
Menacé par son affaiblissement économique face à la Chine, l’Europe cherche donc à promouvoir un nouveau racisme environnemental, continuant à piller les pays les plus pauvres, alors qu’à l’intérieur de son territoire, elle persiste à fermer ses frontières aux migrants du Sud, qui sont de plus en plus touchés dans leurs pays par les catastrophes liées au climat.

L’idée de Peau blanche, masques verts, actualise ce qui a été proposé par le penseur anticolonial Frantz Fanon, auteur de Peau noire, masques blancs, car elle permet d’illustrer un nouveau processus d’exclusion promu par les grandes élites européennes, qui se soucient peuou pas du tout de la planète comprise comme un système intégré de vie, mais utilisent plutôt leur souci de l’environnement comme un simple instrument pour construire un monde au-dessus des autres mondes exploités et pillés historiquement par eux-mêmes.

Si les élites européennes se souciaient réellement du réchauffement climatique, elles n’évoqueraient pas la neutralité climatique, mais la justice climatique, comme le demandent tous les peuples du monde. Ce n’est qu’en partant d’une vision relationnelle et critique des processus historiques d’accumulation qu’il sera possible de construire des systèmes de vie alternatifs, comme le fait, par exemple, le syndicat mondial paysan de La Via Campesina, qui défend une agriculture écologique qui n’exclut personne, à l’inverse de ce Green Deal européen.

Paru sur Rebelion.org en CC