Une nouvelle scène de guerre par procuration

Libye • Les troupes du maréchal Khalifa Haftar, soutenues par Le Caire et Abu Dhabi, ont pris Syrte. Ankara déploie ses soldats, en appui au gouvernement de Tripoli. (Par Rosa Moussaoui, paru dans L'Humanité)

Le 4 avril 2019, après avoir conquis, en cinq ans, Benghazi et les principales villes et bases militaires du Sud désertique, Khalifa Haftar exhortait ses forces à «avancer» en direction de Tripoli. La veille, son autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) annonçait une offensive décisive pour «purger» l’Ouest libyen des «terroristes». La capitale est encore loin : lundi, les troupes de l’homme fort de l’Est libyen annonçaient la prise de Syrte, ville jusque-là tenue, à 500 kilomètres de Tripoli, par le gouvernement d’union nationale (GNA), qui l’avait reprise en 2016 aux djihadistes de l’«Etat islamique» (EI), après plusieurs mois de combats.

Des interférences étrangères au cœur du conflit

Le brusque passage d’un groupe armé salafiste d’un camp à l’autre aurait fait pencher la balance, tandis que se repliaient les milices de Misrata acquises au GNA : les équations locales sont aussi complexes et mouvantes que celles des ingérences étrangères.

Pour accomplir ses desseins, Haftar peut compter sur le parrainage de l’Egypte voisine et des Émirats arabes unis; la Russie, dont il s’est rapproché en 2017, tient à sa disposition des mercenaires ; la France l’appuie en sous-main. A Tripoli, le chef du GNA, Fayez Al Sarraj, reconnu par l’ONU, soutenu par le Qatar, veut croire que le déploiement en cours de troupes turques dépêchées par Recep Tayyip Erdogan à son secours lui sauvera la mise. Dans un pays durablement déstabilisé depuis l’intervention franco-britannique sous le drapeau de l’Otan, en 2011, dont les abondantes ressources pétrolières attisent toutes les convoitises, ces interférences étrangères sont au cœur du conflit, a rappelé lundi l’émissaire de l’ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, sans dissimuler sa «colère». «Il y a assez d’armes en Libye ; ils n’en ont pas besoin de plus. Il y a assez de mercenaires en Libye, alors arrêtez d’en envoyer, comme c’est encore le cas aujourd’hui», s’est-il emporté.

L’été dernier, ce diplomate proposait un plan en trois volets : cessez-le-feu, conférence internationale à Berlin, conférence interlibyenne. Mais, depuis lors, aucune entente ne se dégage au Conseil de sécurité sur une résolution réclamant un cessez-le-feu.

Le ballet diplomatique s’accélère

Ces dernières heures, plusieurs pays africains, Algérie en tête, ont de nouveau mis en garde contre les conséquences potentiellement dévastatrices pour le continent d’une accentuation du chaos sécuritaire libyen. Effet de l’entrée en scène d’Ankara? En Europe, où l’on s’alarme d’une «escalade imminente de la violence» autour de Tripoli, le ballet diplomatique s’accélère: Rome, Londres, Paris et Berlin ont tenu une réunion d’urgence à Bruxelles et une rencontre est attendue, samedi à Moscou, entre le président russe, Vladimir Poutine, et la chancelière allemande, Angela Merkel, qui semble vouloir jouer les arbitres dans ce dossier.

Ce mercredi, une réunion rassemblait au Caire, autour du ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukri, ses homologues français, italien, grec et chypriote. Quant aux États-Unis, ils se tiennent, comme en 2011, en second rideau. Pas en retrait pour autant. L’an dernier, alors que Khalifa Haftar lançait son offensive, Donald Trump louait son « rôle significatif (…) dans la lutte contre le terrorisme et la sécurisation des ressources pétrolières de Libye».