Davos, ton univers (im)pitoyable

Suisse • Cette année, une marche internationale pour la justice climatique est prévue dans les Grisons pour demander l’abolition du World Economic Forum (WEF) de Davos.

«Cela fait bien 15 ans qu’il n’y a pas eu une telle mobilisation contre le Forum de Davos», explique Mitra Tavakoli, porte-parole du comité Strike WEF, qui organise une marche internationale pour la justice climatique. «Une centaine de personnes se sont enregistrées pour la marche, qui débutera le dimanche 19 janvier à Lanquart pour rejoindre Davos à 50 kilomètres le mardi 21, où elle doit rejoindre la manifestation convoquée par la Jeunesse socialiste grisonne (Juso) le jour même à Davos. A l’issue de la journée, une grande assemblée générale est organisée avec la Grève du climat Suisse», précise encore la militante.

En chemin, des conférences sur la protection du climat dans les Grisons ou sur le rôle de la place financière suisse dans le changement climatique auront lieu, à Schiers ou Klosters, précisent les Verts locaux, qui soutiennent la marche.

Celle-ci est aussi appuyée par une multitude d’organisations comme la Marche mondiale des femmes, Public Eye, Attac, mais aussi le syndicat Unia ou des formations politiques comme la Gauche alternative de Berne. Coup de théâtre ce mercredi: les autorités grisonnes ont décidé d’interdire le troisième jour de la marche et la jonction de celle-ci avec la Juso à Davos.

Nature et humanité au centre

Cette mobilisation pour le climat ravive pourtant la flamme quelque peu éteinte de la grande contestation altermondialiste des années 2000, qui avait connu son apogée en 2004. Petit rappel: suite à une manifestation pacifique à Coire, la police n’avait pas hésité, cette année-là, à immobiliser le train du retour à Lanquart. Elle avait alors opéré des contrôles d’identité et des arrestations de plus de 1’000 manifestants dans une atmosphère dantesque de gaz lacrymogènes et de grenades irritantes.

Dès l’année suivant, Davos avait décidé de réduire drastiquement le droit de défiler dans la ville, avec interdiction de défilé et horaires limités. En 2020, Davos a finalement approuvé la demande de la Juso pour un rassemblement à l’occasion de l’ouverture du 50e anniversaire du WEF, mais seulement durant deux heures.

Face à ces habituelles restrictions, des manifestations décentralisées auront aussi lieu dans le reste de la suisse. A Lucerne, le 11 janvier, le groupe Resolut a rassemblé 300 personnes à Lucerne. Le 18 janvier (15h., Place de la gare) se tiendra une manifestation nationale à Berne, suivie le 22 par un défilé à Zurich, excentré par ordre de police, et mené à l’appel de «Züri gäge WEF».

Pourquoi se mobiliser contre le WEF? «Ce forum auto-proclamé des dirigeants mondiaux n’a pas de légitimité. De plus, les entreprises qui y sont présentes sont responsables de la crise climatique actuelle. Voilà pourquoi nous demandons l’abolition de ce cénacle. Nous défendons une économie mettant au centre la nature et les hommes et non le profit. Nous voulons la justice climatique, mais aussi la justice sociale», égrène Mitra Tavakoli.

«Le WEF compte 1’000 membres, dont la majorité est de grandes entreprises mondiales avec un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de dollars. Une infographie du Transnational Institute montre que la «classe Davos» est très masculine, blanche et privilégiée. En 2016, 21 des 26 membres du conseil d’administration étaient des hommes, 11 d’entre eux ont étudié à la célèbre Université de Harvard, les deux tiers viennent des Etats-Unis ou d’Europe, une seule personne est originaire d’Amérique latine et il n’y a aucun membre d’Afrique», précise encore Strike WEF, qui explique encore que «100 entreprises sont responsables de 71 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre depuis 1988. En majorité, elles sont membres du WEF et sont partisanes d’une croissance infinie dans sun monde fini».

Le mouvement pointe aussi le «partenariat stratégique» public-privé (PPP) signé en juin dernier entre l’ONU et le WEF afin de mettre en place un agenda 2030 pour le développement durable. «Il va donner au personnel du WEF un accès sans précédent aux programmes, commissions et fonds de l’ONU, sans être même discuté avec les Etats membres de l’ONU», considère Strike WEF.

Actions globales

Cette marche internationale pour le climat à Davos est un des rendez-vous de la campagne «By 2020, we rise up», qui cherche à créer des liens entre les nombreuses luttes locales, en faisant évoluer la situation «en plusieurs vagues d’action» depuis septembre 2019. Ainsi, la Grève du climat de Fribourg espère que 2020 sera «l’année du soulèvement climatique. Partout, les gens devraient avoir la possibilité d’aller plus loin que la simple manifestation. Nous voulons nous révolter en masse contre les gouvernements et les entreprises dont nous devons surmonter le système mortel si nous voulons survivre!», souligne cette section locale.

Une première vague du mouvement a eu lieu en septembre dernier dans le cadre d’une grève mondiale partiellement suivie. La deuxième vague du mouvement entend cibler, dès cette année, l’industrie financière, notamment les banques, qui «continuent à financer les crises sociale et environnementale» elle veut mettre en lumière les liens entre les multinationales et les gouvernements.

Quid de Greta Thunberg? A l’heure actuelle, on se sait pas encore si l’icône du mouvement climatique, participera également à la randonnée d’hiver de Strike WEF. Une invitation a été lancée à la Suédoise et le mouvement est en contact avec elle, croit savoir le Sankt-Galler Tagblatt. Celle-ci sera présente à Lausanne déjà le 17 janvier pour la grève anniversaire du mouvement suisse de grève du climat, puis se rendra au WEF.

L’activiste a aussi été invitée par le Forum alternatif de l’Autre Davos, organisé par le Mouvement pour le socialisme (MPS), qui se tiendra du 17 au 20 janvier à la Volkshaus de Zurich. Les principaux invités y seront la militante féministe et auteur Tithi Bhattacharya, le théoricien éco-socialiste Daniel Tanuro, l’ouvrier automobile Lars Henriksson, ainsi que la militante féministe Gloría Trogo et l’écologiste Luiz Zarref du Mouvement des sans-terre, tous deux originaires du Brésil. De quoi faire trembler le WEF, qui a mis le «sauvetage de la planète» au nombre de ces cinq thèmes de discussions?

Infos complémentaires sur www.strike-wef.org