Carlos Ghosn bientôt sur vos écrans (de fumée)

Justice • La récente fuite de l’ex-PDG de Renault-Nissan vers le Liban a été largement rapportée dans les médias. Une narration hollywoodienne qui pourrait faire oublier la gravité d’un tel acte, tout comme celle des faits qui lui sont reprochés.

L’ex-dirigeant est accusé par le ministère public nippon de malversations et d’abus de confiance. (World Economic Forum.Remy Steinegger)

Netflix a peut-être trouvé son nouveau héros des temps modernes et il s’appelle Ghosn, Carlos Ghosn. Le 29 décembre dernier, l’ex-PDG de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi (RNM) échappait à la justice nippone, vraisemblablement aidé par deux complices spécialisés dans l’exfiltration d’otages. Réfugié au Liban, pays dont il a la nationalité, il a depuis entamé une campagne de communication relayée et amplifiée par de nombreux médias. Après l’infotainment ce mélange entre information et divertissement, voici l’info-fiction ou quand la fiction rattrape le réel.

«Coup de théâtre, le patron de Renault-Nissan a quitté le Japon», annonçait la présentatrice du journal de France 2, faisant fi du fait que plus que de l’avoir «quitté», il l’a «fui» et avec lui son procès. «Les coulisses de la fuite rocambolesque», titrait France Info. Puis vint son interview par la journaliste de la radio publique France Inter, Léa Salamé. «Pour beaucoup d’enfants vous êtes l’homme qui a voyagé dans la malle, vous [y] avez vraiment voyagé?», lui demande-t-elle, en référence à la possible utilisation d’une malle de matériel audiovisuel dans laquelle il se serait dissimulé avant d’être chargé à bord d’un un jet. En l’absence d’une réponse à cette question, à laquelle «tout le monde rêve» de répondre, elle relance «la malle, pas la malle?». «Il faut maintenir le suspense, il faut que les gens continuent à produire des scénarios», répond-il. Tel Tom Cruise, alias Ethan Hawke, dans Mission Impossible, il ajoute: «Moi je ne démens rien, je ne confirme rien». Elle poursuit en lui demandant s’il a eu peur lors de sa «grande cavale».

«Je suis mort quand j’ai vu le visage du procureur, je suis revenu à la vie quand j’ai vu le visage de mon épouse», déclare-t-il. Le voilà auréolé de la dimension christique propre aux héros des blockbusters américains qui va souvent de pair avec une belle romance. La journaliste lui demandera d’ailleurs s’il a «conscience d’être devenu un personnage […] de série» et s’il est vrai qu’il a été approché par Netflix en vue d’une adaptation de son histoire, ce qu’il confirme pour le coup.

Les péripéties de l’ancien dirigeant de l’alliance RNM, telles qu’elles nous sont ainsi contées par de nombreux médias, depuis son évasion, pourraient bien occulter le fond dans cette affaire, dont il ne répondra jamais au Japon. L’ex-dirigeant est accusé par le ministère public nippon de malversations et d’abus de confiance. Ce dernier le suspecte d’avoir minoré ses revenus déclarés aux autorités boursières japonaises de 2010 à 2018, d’avoir transféré à Nissan des pertes sur des investissements personnels et d’avoir détourné une partie des sommes versées par le groupe à son concessionnaire du Sultanat d’Oman. Cette dernière suspicion pourrait d’ailleurs lui valoir également un procès en France.

De la comédie française

De plus, dans ce pays, dont il est également citoyen, on le suspecte d’avoir utilisé RNM pour organiser son anniversaire au château de Versailles, ce qu’il dément déclarant avoir réalisé une soirée pour les quinze ans de l’alliance. Détail troublant, l’événement, dont le coût est
estimé à plus de 630’000 euros, a eu lieu le jour de ses soixante ans. La justice française a saisi des vidéos de la soirée et épluche actuellement la liste des invités.

Sur ces images on découvre une mise en scène plus baroque que James Bond, avec son petit personnel en tenue d’époque, coiffes, grand chef étoilé, feu d’artifice et même des acteurs jouant des personnages comme celui de Louis XIV. Sûrement réjoui par un tel spectacle, il a d’ailleurs décidé de remettre le couvert pour l’anniversaire de sa femme. Problème, ici encore, il a bénéficié d’une location gracieuse en rétribution du mécénat du groupe, qu’il pensait peut-être incarner, envers le château. Avec tant de rôles comment ne pas s’y perdre?

Le storytelling (la mise en récit) de l’évasion de cet ex-patron du CAC40, dont la pression managériale a été maintes fois décriée par travailleur.se.s et syndicats, pourrait bien être un écran de fumée dissimulant la possibilité qu’ont quelques rares individus de se soustraire à la justice par le (super) pouvoir de l’argent.