«L’Europe passible de crime contre l’humanité»

Interview • Dans le livre «Lesbos, la honte de l’Europe», Jean Ziegler dénonce l’accueil réservé aux réfugiés et la «stratégie de terreur» mise en place aux portes de l’UE, en violation totale du droit d’asile. Il appelle à briser le silence complice. (Propos recueillis par Vadim Kamenka, Paru dans L’Humanité-Dimanche)

«Nous devons imposer la cessation immédiate des versements européens aux Etats anti-réfugiés», explique Jean Ziegler. (CSa)

Vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU jusqu’en 2019, ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler dénonce la politique de l’Europe vis-à-vis des réfugiés. Coupable de crime contre l’humanité, l’Europe entasse dans cinq «hot spots» en mer Egée des milliers de migrants vivant dans des conditions indignes. Le sociologue appelle à ferme ces centres et à mettre un terme à la pratique du refoulement des réfugiés.

Pourquoi avoir décidé d’écrire un livre sur le centre de réfugiés de Lesbos ?

Jean Ziegler. J’ai été saisi par diverses organisations et associations en tant que membre du Conseil des droits de l’Homme à l’ONU sur les violations des droits de l’homme commises dans les centres dits d’accueil de réfugiés en mer Egée. Ce Conseil est la troisième instance la plus importante des Nations Unie, avec l’Assemblée générale. Le but du Conseil est de veiller au respect de la Déclaration universelle par les 193 Etats membres de l’ONU. Il dispose d’un comité consultatif composé de 198 experts, dont la tâche est de signaler toute violation. En tant que viceprésident de ce comité, j’ai été saisi par des nombreuses organisations. Elles dénoncent une situation totalement inhumaine, subie par les réfugiés dans les 5 hot spots installés en mer Egée (1). Je suis donc parti en mission d’enquête en mai 2019 et j’ai rendu un rapport au Conseil, qui va désormais s’occuper de l’affaire et condamner si possible les Etats impliqués.

J’ai été profondément traumatisé par la situation à Lesbos et dans le camp de Moria. Pourtant, en tant que rapporteur spécial de l’ONU, pour le droit à l’alimentation de 2000 à 2008, j’ai été au contact de drames comme en Somalie ou au Yémen. Mais là, ce qui m’a totalement bouleversé, c’est que ces conditions inhumaines infligées aux réfugiés le sont au nom de l’Union européenne. C’est au nom de l’Europe que ces camps de concentration ont été installés. Je me sentais coresponsable. Ce livre est donc un appel, une dénonciation et si possible une arme pour la mobilisation de l’opinion publique européenne pour exiger la fermeture totale de ces hot spots et la fin de la pratique des «push backs» (le fait de les repousser).

A quoi correspond cette méthode, le push back, que vous décrivez de manière documentée dans ce livre?

Cette pratique de refoulement est une violation totale d’un droit universel: le droit à l’asile. Il s’agit d’une chasse à l’homme afin de repousser ces enfants, femmes et hommes. L’agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes (Frontex) tente de repousser et d’intercepter dans les eaux internationales les embarcations rudimentaires des réfugiés qui espèrent gagner l’Europe. Frontex utilise des bateaux qui sont des navires militaires, et non pas d’aide, financés par l’UE. Ils sont épaulés par les gardescôtes turcs et grecs. On y retrouve aussi des bateaux de l’OTAN Leur but est de tirer, taper, pour les faire fuir. Il s’agit d’une stratégie de la dissuasion et de la terreur, développée par les sinistres bureaucrates de l’UE. Ils veulent créer des hot spots, dans le sud de l’Europe pour empêcher les réfugiés de déposer une demande d’asile (2).

Les conditions d’accueil et de vie dans ces camps sont tellement inhumaines qu’elles doivent effrayer les réfugiés potentiels de Syrie, du Yémen ou de Libye. Certains imaginent que la peur dissuadera les candidats à l’exile de se mettre en route vers l’Europe. Cette méthode se généralise à l’ensemble des frontières européennes. Elle est doublement inacceptable.

Elle liquide un droit fondamental: le droit d’asile qui permet à chaque individu persécuté pour des raisons ethniques, religieuses, ou politiques de traverse une frontière et demander une protection venant de l’État. Cela détruit les fondements moraux de l’Union européenne de 1957. Et cette stratégie est totalement inefficace. Quand vous êtres bombardés, comme actuellement à Idlib en Syrie ou au Yémen ou dans le nord de l’Irak, et que vos enfants meurent, vous décidez de partir. Quelles que soient les nouvelles venues d’Europe et les risques, vous n’avez pas le choix. Vous savez qu’en restant, vous allez mourir, vous et votre famille. Les conditions de vie dans les hot spots rappellent effroyablement celles des camps de concentration, 20’000 réfugiés se retrouvent dans des installations prévues pour 6’000 personnes (dont 35% de femmes et d’enfants). Cela balaye l’ensemble de droits de l’homme, des valeurs et de la morale défendue par l’Europe.

L’Europe doit-elle être poursuivie pour crime contre l’humanité?

L’Union européenne pourrait bien évidemment être poursuivie devant la Cour pénale internationale (CPI). Les associations, les ONG, qui disposent de nombreux documents détaillés peuvent saisir la CPI. L’autre phénomène honteux, c’est l’attitude des gouvernements européens qui visent à criminaliser le travail d’aide et de sauvetage des associations et ONG. Michelle Bachelet, haute-commissaire aux Droits de l’homme, a d’ailleurs condamné de telles actions et une telle démarche qui provoquent la mort de gens qui cherchent refuge.

En visitant le camp de Moria et en constatant ses conditions inhumaines infligées à des êtres en notre nom, je me suis souvenu de la visite du ghetto de Varsovie de Curzio Malaparte, qu’il décrit dans son livre Kaputt. Il témoigne d’un sentiment de honte, de mal-être à face à l’humiliation et à la déchéance humaine, même s’il n’est pas l’auteur direct de ces horreurs. Il s’en est senti complice. J’ai ressenti le même trouble. Je ne suis pas personnellement l’auteur de cette politique. Mais, du fait de
notre silence devant ces abominations, nous sommes complices.

Le plus terrible, c’est que, le 1er décembre, une nouvelle Commission a été nommée. Elle est profondément remaniée. Et pourtant, Ursula von der Leyen, nouvelle présidente, lors de sa première conférence de presse, affirme vouloir continuer cette politique de chasse à l’homme pour protéger le mode de vie européenne. C’est une honte.

Comment est possible en 2020 qu’une telle politique soit menée par des pays les plus riches de la planète?

Une partie du problème vient des huit Etat d’Europe centrale et orientale (Pologne, République tchèque, Hongrie, Slovaquie, Slovénie, Bulgarie, Lituanie et Croatie, ndlr). Pour honorer le droit d’asile, l’Europe doit réaliser une relocalisation. Des plans ont été négociés en 2015 et 2017 pour que les demandeurs d’asile partent depuis la Grèce et l’Italie vers d’autres Etats membres. Mais ces huit pays refusent catégoriquement leur application. Le premier ministre polonais explique que les réfugiés «menacent la pureté ethnique de la Pologne». Une déclaration fasciste et raciste. La Slovaquie a accepté quelques dizaines de réfugiés à condition qu’ils soient catholiques. Ce spectre de la pureté raciale de l’Europe met en échec le plan de relocalisation et les fondements moraux de l’UE. Il faut contrer ce racisme affirmé.

Une des possibilités serait de suspendre les subventions européennes aux pays qui refusent l’accueil. C’est la seule façon d’imposer ce plan de relocalisation à ces Etats d’extrême droite racistes. Mais von der Leyen a refusé. La surpopulation de ces hot sports et la stratégie de terreur continueront aussi longtemps que ces gouvernements d’extrême droite refuseront l’accueil des réfugiés. Il faut mettre fin à ces méthodes appliquées au nom de l’Europe. La seule façon de faire cesser cette politique passe par une mobilisation de la population. Il n’y a pas d’impuissance de la démocratie. L’UE fonctionne avec un parlement et des gouvernements que l’on peut renverser. Les électeurs doivent exiger la fin de cette politique.

Est-ce que les intérêts économiques viennent également favoriser ces types d’installations?

Cette politique ultrasécuritaire de lutte contre les réfugiés motive de nombreux industriels de l’armement. Dans les perspectives budgétaires de l’UE jusqu’en 2027, deux postes, «sécurité des frontières» et «migration», vont être multipliés par trois pour atteindre 14.9 milliards d’euros. Le budget de Frontex va être augmenté de 12 milliards dans les sept prochaines années. Le pire étant que la Commission défend ces hausses en affirmant que «la gestion des frontières et la migration vont être à l’avenir une des tâches les plus importantes de l’UE».

Les marchands d’armes se frottent les mains et vont pouvoir continuer à développer des technologies de surveillance pour assurer cette chasse à l’homme: drones, radars au sol, scanners aux rayons X, mitrailleuses automatiques. Cette technologie des frontières va atteindre les 29 milliards en 2022, contre 15 milliards aujourd’hui. Et tout cela, aux frais des contribuables européens.

Comprenez-vous l’apathie des Européens?

Faire subir un tel calvaire à des êtres humains ne peut être réalisé que dans l’indifférence. Il faut briser ce silence. Nous, citoyennes et citoyens, détenons le pouvoir de la honte. C’est à nous de renverser le rapport de force. Tous les partis d’extrême-droite en Europe (AfD, Rassemblement national, la Ligue…) utilisent la théorie du bouc émissaire. Le chômage, les faibles salaires, la précarité, tout cela est de la faute des étrangers. Les réfugiés en sont les principales victimes. C’est d’ailleurs incroyable qu’en France, une raciste (Marine Le Pen, ndlr) ait pu faire autant de millions de voix. Il y a une institution européenne dont on parle peu, mais qui apparaît extrêmement puissante. Tous les deux mis, les ministres de l’Intérieur et de la Justice des 27 se réunissent. Ils élaborent des propositions qui sont fortement influencées par les partis xénophobes.

Ils mettent une forte pression sur la Commission pour mettre un terme au droit d’asile et de l’homme. Nous devons imposer la cessation immédiate des versements européens aux Etats anti-réfugiés. Car ce qui nous sépare de ces victimes, c’est le hasard de la naissance. Partout sur le continent, nous devons obtenir le strict respect du droit universel de l’homme et de l’asile. Nous devons imposer la fermeture immédiate et définitive des hot spots.

(1) Depuis 2015, l’Europe a mis en place une dizaine de «hot spots» (centres d’identification et de tri pour les personnes aux frontières extérieures). Cinq sont implantés en Grèce (Chios, Samos, Lesbos, Kos, Leros) et 5 en Italie (Lampedusa, Trapani, Pozzallo, Tarente, Messine).

(2) Le plan de relocalisation devait corriger les accords de Dublin qui font supporter aux pays situés sur les frontières de l’Europe les arrivées de migrants: Grèce, Italie, Bulgarie…