Vers la déprivatisation de l’eau?

Chili • Le pays décidera en avril s’il veut réviser sa Constitution. Qu’en sera-t-il du dossier de l’eau? Analyse par le sociologue chilien et éditeur de l’Observatoire plurinational des eaux, Andrés Kogan Valderrama.

Le Chili se trouve au milieu d’un processus constitutionnel sans précédent, après 30 ans de retour à la démocratie. Ce moment insère le pays dans un moment historique, où la possibilité d’une nouvelle charte fondamentale ouvre la discussion sur le pays et sur les droits qui devraient être consacrés pour tous ses citoyens dans la rédaction de ce document fondamental. L’un de ces droits en discussion, l’eau, est peut-être celui qui a pris le plus de force dans les différents conseils municipaux autogérés, qui ont eu lieu dans tout le pays.

Rappelons que le Chili a été le premier pays au monde à privatiser ses sources d’eau et sa gestion, ce qui a entraîné l’imposition d’un modèle de profit pour un bien commun fondamental pour la reproduction de la vie, où il est possible de posséder à perpétuité de l’eau sans avoir de terre.
Depuis l’imposition par la dictature du Code de l’eau de 1981, le système divise l’utilisation de l’eau en droits consultatifs et non consultatifs. Les premiers ont trait à l’irrigation, l’exploitation minière, l’industrie et l’usage domestique, les seconds à l’hydroélectrique.

Une démocratie de l’eau

Les conséquences actuelles de ce système sont désastreuses, puisque 80% des droits de consultation sont entre les mains des entreprises forestières et agricoles, tandis que 9% sont entre les mains des entreprises minières.

Dans le cas des droits non consultatifs, l’activité hydroélectrique repose entre les mains de la société Enel (privatisée en 1989, ndlr). De plus, ceux qui contrôlent la distribution de l’eau dans le pays (Agua Andinas et Esval), sont des entreprises à capital transnational, contrôlant seulement les tarifs et la consommation.

Face à ce système de privatisation, il est donc nécessaire de construire une nouvelle démocratie de l’eau, qui tienne compte de la législation internationale sur l’eau et aussi de l’apport des expériences locales en Amérique latine et dans le monde. Notamment la décision de 2010 de l’Assemblée générale des Nations unies qui a déclaré que l’accès à l’eau potable et l’assainissement étaient des droits fondamentaux.

Différents pays comme la Bolivie, l’Équateur, le Nicaragua, le Mexique, l’Uruguay, mais aussi le Honduras, la République démocratique du Congo, l’Afrique du Sud et d’Ouganda ont intégré ce droit à l’eau dans leur Constitution. Déclarer l’eau comme un droit humain au niveau constitutionnel ne suffit pourtant pas, tant qu’il n’y a pas de progrès dans la législation qui dépasse les logiques anthropocentriques. C’est-à-dire celles qui placent l’être humain au centre, au-dessus des autres êtres vivants et des écosystèmes.

Au-delà d’une nationalisation

Des pays comme l’Equateur et la Bolivie ont déjà instauré des droits constitutionnels pour la nature et la Terre Mère, montrant une voie alternative et plus large que les droits tels qu’historiquement compris. La Colombie, la Nouvelle-Zélande et l’Inde ont accordé aussi des droits aux rivières. Autant d’exemples qui doivent être pris en compte dans la rédaction de la nouvelle constitution du Chili. Comme le montre l’expérience des pays mentionnés ci-dessus, un bon cadre juridique ne suffira pourtant pas, si dans la pratique ces droits sont violés par les entreprises et les Etats eux-mêmes, dans leur approfondissement d’un modèle extractiviste.

D’où l’importance de laisser derrière soi non seulement les logiques privées de l’eau, mais aussi les vues centrées sur l’État, qui ne cherchent qu’à nationaliser les ressources dites naturelles afin de continuer à les exploiter sans limites pour leur vente sur les grands marchés internationaux. La discussion devrait aussi se concentrer sur la manière de générer des mécanismes de gestion territoriale locale, qui protègent les bassins hydrographiques.

En bref, déprivatiser l’eau au Chili va bien plus loin que la nationaliser. Cela implique aussi de prendre en charge non seulement un moment historique pour le pays, mais aussi un moment clé de la planète, au milieu d’une crise climatique profonde, héritée d’une civilisation industrielle, où la vie et le futur de chacun.e est en jeu.