Le «disCrédit Suisse» fait le match

Climat • Avec leur célèbre partie de tennis au sein d’une banque, les protecteurs du climat ont ouvert la voie à un débat, que rien ne semble arrêter, autour des investissement bancaires dans les énergies fossiles. En particulier ceux du Crédit Suisse.

Le 13 janvier dernier, les douze militant.e.s de Lausanne Action Climat (LAC), qui avaient joué au tennis dans une succursale du Crédit Suisse (CS) étaient acquittés à Renens (voir GH 2 et 3), le juge Philippe Colelough estimant que «la réalité et l’imminence du danger représenté par le changement climatique, la faiblesse et la lenteur des mesures politiques et juridiques, justifiaient l’acte incriminé» (RTS).

Le jour même, la banque contre-attaquait, publiant un communiqué dénonçant «une campagne [diffusant] de fausses informations et ignorant les faits». La semaine suivante, dans une interview accordée à la RTS depuis le Forum économique de Davos, Tidjane Thiam, directeur général du CS invitait les militant.e.s au dialogue. Il précisait que l’échange éventuel ne devait pas être filmé car «on ne dit pas les mêmes choses devant une caméra».

Plusieurs collectifs dont LAC et l’ONG Fossil Free Switzerland, ne se reconnaissant pas dans ce «on», et demandent un échange public avec le CS. En attendant, ils font déjà place au débat public sur la plateforme discreditsuisse.ch qui répond de manière «factuelle et sourcée» au communiqué de celle qu’ils qualifient de «banque fossile».

Autogestion des banques?

Selon CS, leurs directives internes (en matière de climat) «font l’objet d’un examen permanent et ont été constamment renforcées». Mais pour les protecteurs de l’environnement, ces «directives basées sur le volontariat» se sont «globalement avérées sans conséquences sur les émissions de gaz à effet de serre» au cours des dernières années.

D’après eux, elles ne pourraient avoir un impact qu’en étant contrôlées par une autorité compétente et indépendante. Pour sa part, le groupe bancaire rappelle avoir récemment déclaré, de son propre chef, qu’il «ne financerait plus de centrales électriques au charbon». Les militants en ont pris acte. Toutefois, ils soulignent qu’il ne s’agirait que d’un arrêt du financement des «nouveaux projets de centrales» et non de toutes celles déjà existantes. «[Si] on compare les montants entre ce ‘‘non-investissement’’ et la participation active via les conseils, les services et les prêts que le Crédit Suisse procure à l’industrie des combustibles fossiles, l’annonce prend un tout autre sens», écrivent-ils.

Les cancres de la classe financière

Pour sa part la deuxième banque du pays estime qu’il est «trompeur et injustifié» de la distinguer d’autres banques mondiales, alors qu’elle «cherche à aligner son financement sur les objectifs de l’accord de Paris et a lancé une stratégie sur les risques climatiques en août 2019». Il est vrai qu’au classement des financements des entreprises actives dans «le cycle de vie des combustibles fossiles», établi par plusieurs ONG dont Bank Track, le CS ne figure qu’à la 14e place sur 33 avec 57.4 milliards de dollars investis entre 2016 et 2018 (Banking on Climate Change 2019). A titre de comparaison, JP Morgan Chase fait figure de mauvais élève à la tête du classement avec près de 196 milliards sur la même période. Dans les premiers rangs de la classe, l’UBS occupe la 25e place avec (seulement) 25.8 milliards de dollars.

En ce qui concerne l’accord de Paris, les militants pro-climat rappellent qu’il date de 2015 et qu’après 5 ans le CS serait «encore loin de rompre les liens avec l’industrie des combustibles fossiles» (Johan Frijns et al., Lettre au CEO du Crédit Suisse, déc. 2019). Encore lui, et les autres?

Par un communiqué, «les protectrices et protecteurs du climat» renouvellent leurs revendications fondamentales. Ils appellent à ce que «dans les plus brefs délais», le CS publie une «stratégie crédible de désinvestissement complet des énergies fossiles d’ici 2030», qu’il n’y effectue aucun nouvel investissement direct ou indirect et qu’il fasse la transparence sur ses flux de trésorerie. Ils demandent également l’arrêt des poursuites engagées à l’encontre de leurs militant.e.s. Enfin, répondant à Mr Tidjane Thiam, ils déclarent que le CS «ne devrait rien avoir à cacher, ni aucun ‘‘accord de couloir’’ à [leur] proposer» et demandent donc un échange «transparent, télévisé et en direct» sur la télévision publique. Vivement le match!

Le prix de la critique

L’acquittement des douze militants lausannois n’a guère plu au procureur général Eric Cottier. Craignant que l’occupation de succursales ne devienne un sport national, il a fait appel de la décision. Interrogé par Darius Rochebin, Tidjane Thiam, directeur du CS a tendu la main à ces «activistes». «Ils peuvent venir me voir, pour une discussion ouverte», a-t-il déclaré. Il fallait donc reconnaître dans la plainte de la banque pour «violation de domicile» un signe d’ouverture et un appel au dialogue.

Une telle analyse devrait soulager Nicolas, ce jeune membre du collectif d’actions non-violentes en faveur du «désinvestissement», Breakfree Suisse, qui passera devant la justice à Genève le 18 février prochain. Selon son collectif, il est sommé de payer plusieurs milliers de francs pour avoir apposé des pages du rapport du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) et des mains rouges sur la façade du CS de Bel-Air, lors de la Marche pour le Climat d’octobre dernier. Pour Breakfree, «après avoir longtemps tenté d’ignorer notre action, la banque cherche à faire taire les critiques par des actions en justice.»

Le collectif appelle aux dons pour les frais engendrés et donne rendez-vous à celles et ceux qui souhaitent accompagner l’inculpé le jour de l’audience à 08h40 sur l’esplanade Saint-Antoine, puis à 12h15 pour un rassemblement festif. Il faut dire qu’une telle «ouverture» se fête et qu’un bon dialogue n’a pas de prix.