Crise politique ouverte, la cheffe de la CDU jette l’éponge

Allemagne • L’annonce du renoncement d’Annegret Kramp-Karrenbauer à la présidence du parti et à la succession d’Angela Merkel rapproche grande coalition et chancelière du clap de fin. (Par Bruno Odent, paru dans L'Humanité)

Friedrich Merz, le candidat du courant ultraconservateur, qui avait échoué d’un cheveu en décembre 2018 à s’emparer de la direction du parti, apparaît comme le favori de la course à la succession de Merkel. (Bankenverband, Gregor Fischer)

Le tremblement de terre politique provoqué par l’élection d’un ministre-président libéral en Thuringe- finalement démissionaire- par la grâce de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, extrême droite) et avec le soutien des chrétiens-démocrates (CDU) (voir ci-dessous) a fait une première victime: la présidente de la CDU. Annegret Kramp-Karrenbauer, ou AKK, a annoncé cette semaine sa prochaine démission et indiqué, par la même occasion, qu’elle renonce à briguer la succession d’Angela Merkel à la chancellerie.

AKK s’est vite vu reprocher une «perte de contrôle» après le scandale du putsch de la droite et de l’ultradroite contre le ministre-président sortant de Thuringe, Bodo Ramelow (Die Linke). Elle paye en fait au prix fort les luttes intestines qui redoublent dans le climat fin de règne entourant l’ultime mandat d’Angela Merkel avec l’exacerbation de déchirements internes entre trois courants au sein du parti, ultraconservateur, nationaliste et «centriste».

AKK avait été propulsée, il y a seulement quinze mois, à la présidence du parti pour y remplacer Merkel, avec mission explicite de lui succéder à la chancellerie, sur sa ligne réputée «centriste». Seulement, elle apparaissait fragilisée d’entrée de jeu puisqu’elle n’avait pu accéder au fauteuil de cheffe que grâce à une poignée de voix, en s’alliant avec des représentants de l’aile… nationaliste. Elle n’a dès lors jamais vraiment pu imposer autorité et crédibilité, même si sa puissante marraine lui confia le maroquin de la Défense, déserté par Ursula von der Leyen, devenue présidente de la Commission européenne.

AKK a annoncé qu’elle resterait à son poste jusqu’à la désignation de son successeur, qui deviendra, de fait, le candidat officiel de la CDU à la chancellerie. Dans un parti déjà tiré à hue et à dia, ce passage de témoin s’annonce pour le moins compliqué. Friedrich Merz, le candidat du courant ultraconservateur, qui avait échoué d’un cheveu en décembre 2018 à s’emparer de la direction du parti, apparaît comme le favori de la course. Soutenu par le très influent président du Bundestag, Wolfgang Schäuble, il s’en prend au «centrisme» de la chancelière.

Ex-représentant en Allemagne du fonds d’investissement états-unien BlackRock, il prône une ligne intransigeante sur les plans sociétal (réduction de l’immigration) comme économique (durcissement ordo-libéral). Et il présente ces choix comme le seul moyen de ramener à la CDU «les électeurs égarés vers l’AfD».

Les chefs de file de l’extrême droite se frisent les moustaches

Merz pourrait s’opposer sur une orientation somme toute assez proche de celle du leader de la CSU bavaroise, Markus Söder. Son principal adversaire pourrait toutefois venir de l’aile nationaliste du parti et s’incarner dans la figure du jeune et très ambitieux Jens Spahn. Actuel ministre de la Santé, celui-ci ne cache pas ses sympathies pour le sulfureux ambassadeur des États-Unis à Berlin, Richard Grenell, un des principaux relais des réseaux «trumpistes» en Europe. Jusqu’alors il avait choisi d’attendre son heure. Mais il pourrait céder à l’impatience. D’autant qu’il est soutenu par une partie du patronat qui exige de nouvelles dérégulations pour «renforcer la compétitvité» défaillante des firmes allemandes.

Quelle que soit de l’issue du combat, on voit mal comment il pourrait ne pas précipiter le clap de fin de la grande coalition et de la chancelière. Car le SPD ne pourrait plus accepter de poursuivre l’alliance avec des figures aussi droitières. Sauf à envisager un miraculeux sursaut des «centristes» de la CDU et l’improbable victoire d’un quatrième larron, Armin Laschet, ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, dans la course à la succession d’AKK,

Des élections anticipées

Dès lors, on comprend pourquoi l’un des proches de la chancelière, le ministre de l’Économie, Peter Altmaier, évoque «une situation extrêmement grave».Quand d’aucuns, du côté du SPD, semblent considérer que l’affaire est déjà entendue. «J’ai le sentiment que cela ne va pas durer longtemps. Il y aura bientôt des élections» nationales anticipées, relève Sigmar Gabriel, ex-ministre et ex-président du SPD. Les chefs de file de l’AfD se frisent, eux, ouvertement les moustaches. Tel Alexander Gauland, coprésident du groupe d’extrême droite au Bundestag, qui se réjouit que les événements d’Erfurt aient «précipité la CDU dans le chaos».

Le danger d’«une ultradroite toujours plus banalisée» soulève les plus grandes inquiétudes à gauche. Il y va de «l’avenir de la démocratie», souligne Die Linke, qui revendique «aucune collaboration avec l’AfD» et appelait à un «grand rassemblement antifasciste» le 15 février sur la place de la cathédrale de la capitale de la Thuringe.