«Le plan Trump, c’est le vol de nos terres»

Proche-Orient • Parcours dans la Cisjordanie occupée et dans les villes arabes israéliennes qui s’opposent à l’annexion voulue par le président des Etats-Unis. Reportage. (Par Pierre Barbancey, Envoyé spécial, Hebron, Naplouse, Ramallah (Cisjordanie occupée), Kafr Kassem (Israël) , Paru dans L'Humanité)
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A Hebron, la lutte est quotidienne face à des colons qui veulent imposer leur loi avec le soutien de l’armée. (Edo Ramon)

Les 7000 habitants du camp de réfugiés de Far’a, près de Naplouse, n’en peuvent plus de grelotter. Le froid hivernal s’est installé. Une pluie fine de neige fondue vide les ruelles défoncées. Le camp est triste. Triste mais pas résigné, malgré les difficultés qui ne cessent de s’amonceler. Depuis que les États-Unis ont supprimé les subventions qu’ils versaient à l’organisme des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), les services ont été réduits. Les écoles sont particulièrement touchées et il a fallu s’organiser tant bien que mal. Le comité populaire qui gère le camp tente de suppléer aux besoins de la population.

Mais le compte n’y est pas. Pour les jeunes diplômés, l’avenir a pour nom chômage. Seule alternative offerte par l’Autorité palestinienne (AP), l’enrôlement dans la police! Une police loin de faire l’unanimité, qui apparaît comme supplétive de l’armée israélienne pour réprimer les manifestations. Celleci fait des incursions régulières dans le camp. Ultime provocation qui déclenche la colère des Palestiniens. L’an dernier, deux d’entre eux ont d’ailleurs été tués. Car le camp de Far’a se trouve aux portes de la vallée du Jourdain. Une zone agricole où pullulent les colonies israéliennes.

La route de Ramallah est à l’image  de la Cisjordanie morcelée

Fin janvier, alors, lorsqu’ils ont su que le président américain allait – enfin – dévoiler son plan, ils sont sortis en masse pour dire leur refus. «Ce plan est la continuation de la déclaration Balfour (où il est envisagé, en 1917, l’établissement, en Palestine, d’un foyer national juif – NDLR) et des accords d’Oslo», dénonce Khaled Mansour, militant communiste du Parti du peuple palestinien (PPP), membre du comité populaire et figure charismatique des luttes menées. Le lendemain, rebelote, à Naplouse, alors que le consul britannique s’y trouvait. «C’était pour lui dire qu’il n’était pas le bienvenu», explique Khaled en riant.

Beaucoup moins drôle quatre jours plus tard, quand ils sont partis à plusieurs milliers dans la vallée du Jourdain pour y planter des arbres dans une zone décrétée «parc naturel» par la force occupante. Encerclé par les soldats qui pointaient leurs armes sur lui, Khaled s’est simplement assis près d’une pousse qu’il venait de planter. «Là, c’était pour leur dire que cette terre est à nous», précise-t-il. Une manifestation épique. La population ne s’est pas laissé impressionner et a franchi les barrages mis en place par une armée israélienne totalement débordée.

La route qu’il faut emprunter pour rejoindre, plus au sud, la grande ville de Ramallah, est à l’image de cette Cisjordanie occupée et morcelée. Sur les crêtes des collines, les colonies se dressent comme des champignons vénéneux avec leurs toits de tuiles ocre, incongrues et laides dans cet extraordinaire paysage vert et rocailleux. La nuit, alors que les villages palestiniens s’endorment, les projecteurs de ces colonies braquent leurs faisceaux violents sur les zones alentour, halo de lumière malsain.

Ce lundi, à Ramallah, les femmes se retrouvent sur la place des Lions, drapeaux palestiniens déployés. Certaines brandissent le portrait de Khalida Jarrar, députée du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), arrêtée à son domicile en pleine nuit, en octobre, et incarcérée depuis par Israël. Elle avait été libérée en février de la même année, après un emprisonnement de vingt mois sous le régime de la détention administrative. «Nous sommes contre le plan Trump», crient les manifestantes en se déployant dans les rues. Intissar Al Wazir, la veuve d’Abou Jihad (fidèle lieutenant de Yasser Arafat, assassiné par les Israéliens à Tunis en 1988), est là aussi. Oum Jihad, comme on l’appelle ici, est la secrétaire générale de l’Union des femmes palestiniennes. Debout sur la plateforme d’un camion, bravant le vent glacé, elle harangue la foule, parle de la Palestine, des frontières de 1967, de Jérusalem-Est comme capitale du futur État palestinien. Vibrionnante, elle entonne l’hymne national, repris à gorge déployée par les centaines de personnes présentes, toutes générations confondues, les vieux aux visages burinés, keffieh posé sur la tête côtoyant des jeunes loulous à la coiffure gominée, le téléphone brandi pour filmer l’événement. Arrive un cortège syndical, banderole en tête. «Le plan Trump, c’est le vol de nos terres, de Jérusalem. Nous luttons pour nos droits, et nos délégués sont mobilisés dans ce sens», souligne Shaker Saïd, le secrétaire général de la Fédération des syndicats palestiniens (PGFTU).

L’occupation a un visage arrogant et méprisant

Lorsque nous parvenons à Hébron, au sud de la Cisjordanie, l’atmosphère est plus lourde. Quelques jours auparavant, un jeune de 17 ans a été tué par un sniper israélien qui s’était posté sur un toit. Ici, la lutte est quotidienne face à des colons qui veulent imposer leur loi avec le soutien de l’armée. L’occupation a un visage. Arrogant et méprisant. Sur un des marchés de la ville, les regards sont méfiants. On n’a pas le cœur à sourire et encore moins à rire. Les noms de Trump et de Netanyahou provoquent des grimaces et des insultes. Comme le dit Issa Amro, qui dirige l’association des jeunes contre les colonies, «je savais qu’un Blanc suprémaciste comme Trump ferait tout pour nous détruire. Il
veut que toute la Cisjordanie soit à l’image d’Hébron, c’est-à-dire la ségrégation, les checkpoints, les fermetures de routes…».

Ces routes ne sont pas les mêmes selon que vous soyez colon ou palestinien. Aux premiers, les larges voies de communication asphaltées, directes. Aux seconds, les nids-de-poule et les détours sans fin. Finalement, le plan Trump acte, dans les territoires occupés, la réalité mise en place par Israël, à l’encontre du droit international et des résolutions de l’ONU: reconnaissance des colonies; isolement des localités palestiniennes, qui, dans l’avenir, seront reliées entre elles par un savant schéma directeur permettant à l’armée de prévenir tout mouvement en Cisjordanie dans les 24 heures; disparition du droit au retour des réfugiés…

Trump et Netanyahou vont plus loin encore. Ils veulent faire basculer un certain nombre de villes arabes israéliennes, situées dans ce qu’on appelle le «triangle», en lisière de la «ligne verte» (qui marque la ligne d’armistice de 1949), dans l’espace de ce que les deux compères appellent «État palestinien», qui n’aurait d’État que le nom, si tant est qu’il voie réellement le jour. La localité de Kafr Kassem, en Israël, mène la fronde contre cette tentative de déracinement. Devant le monument qui commémore le massacre commis là en octobre 1956 par la police des frontières israéliennes (47 civils arabes israéliens, dont 15 femmes et 11 enfants, ont été tués de sang-froid), une manifestation réunit ce soirlà des opposants au plan Trump. «Nous sommes ici pour rester. Juifs et Arabes contre le transfert», proclame une banderole. Adam Bdir, dénonce «ce plan qui n’est pas un plan de paix. Nous, Palestiniens qui vivons en Israël, nous voyons comme un pont pour la paix mais Netanyahou veut nous utiliser comme un pont pour la guerre», critique-t-il.

Le fossé se creuse entre la population  et l’Autorité palestinienne

Il n’est pas seul. Amir Kohavi, maire juif de Hod Hasharon, est là aussi. «Notre vie commune, juifs et Arabes, est très importante. Nous avons les mêmes problèmes et nous devons les résoudre ensemble.» Ilai Harsgor-Hendin, maire adjoint de Kfar Saba, juif lui aussi, l’affirme sans détour: «Nous ne voulons pas être séparés. Nous sommes une nation. Nous avons plus de choses en commun que de choses qui nous séparent. Ce plan ne va provoquer qu’une montée de la haine et de la dispute entre juifs et Arabes. Un plan de paix s’établit entre deux parties. Ce n’est pas le cas. Je ne le soutiens absolument pas.»

Maissam Jaljuli, responsable de la section des femmes du syndicat Histadrout dans cette partie du pays, se félicite de ces soutiens. «Il est important que nos amis de la société juive soient là avec nous, dit-elle. Mais si Trump et Netanyahou se permettent ça, c’est parce qu’il n’y a pas d’intervention de la communauté internationale. Personne ne sait ce que sera l’avenir.»

Quel sera l’avenir, en effet? Cette question est sur toutes les lèvres, particulièrement en Cisjordanie. Car les manifestations qui ont lieu semblent bien illusoires face aux menaces réelles. «Il y a un fossé qui s’est créé entre la population et l’Autorité palestinienne», assure, depuis Ramallah, Jamal Juma, l’un des animateurs de Stop the Wallet de la campagne Boycott-désinvestissement-sanctions (BDS). «Les Palestiniens ne sont pas prêts à se sacrifier pour des leaders en qui ils n’ont plus confiance. Il ne reste plus à l’Autorité palestinienne qu’à soutenir le BDS et arrêter la coopération sécuritaire avec Israël. Ce dernier point est particulièrement important car si cette coopération sécuritaire cesse, Israël devra s’en charger, dépenser des millions de shekels et reprendre le contrôle de tous les territoires. Ce qui signifierait la fin de l’Autorité palestinienne. Je remarque d’ailleurs que, depuis vingt ans, Israël ne respecte en rien les accords d’Oslo, sauf en ce qui concerne la coopération sécuritaire.» C’est, peu ou prou, ce que pense Muhanned Qafesha, un jeune journaliste de Gaza, pour qui «les gens veulent voir un changement, sentir que les leaders les soutiennent parce qu’ils se sentent seuls. Mahmoud Abbas dit souvent qu’il va arrêter la coopération sécuritaire, mais il ne le fait jamais».

Même son de cloche avec Issa Amro, des jeunes d’Hébron contre les colonies, qui regrette la poursuite de la coopération sécuritaire. Quant à Khaled Mansour, du camp de Far’a, s’il se félicite du refus du plan Trump par l’AP, il regrette néanmoins qu’elle «ne fasse rien de concret. Elle dit qu’elle arrête la coopération sécuritaire mais il ne se passe rien. Il faut une force qui réponde aux besoins de la population pour la lutte». Pour Jamal Juma, «on ne peut plus continuer comme ça. Ça bout, prévient-il. Je ne pense pas que l’année se terminera sans qu’il se passe quelque chose. Tout dépendra de l’attitude de la direction, car, sur le terrain, Israël mène une vraie guerre, en déplaçant les Bédouins, en détruisant les maisons et en arrêtant les Palestiniens».

 

Le Plan Trump en survol

Refusé par l’Autorité palestinienne, le plan de paix de Trump pour le conflit israélo-palestinien, présenté le 28 janvier, prévoit que les Israéliens gardent leurs colonies de Cisjordanie et contrôlent la vallée du Jourdain. Le territoire palestinien resterait équivalent en termes de superficie à celui de la Cisjordanie d’avant la guerre des Six jours (1967) par «un généreux» échange de territoires dans le désert du Négev, à la frontière égyptienne. Le plan prévoit que Jérusalem soit entièrement sous contrôle israélien.
La capitale de la Palestine se situera dans une fraction de Jérusalem-est. De plus, le futur Etat palestinen sera démilitarisé. Il mettra en place des forces de police pour sa sécurité intérieure et afin d’empêcher les attentats terroristes. Les réfugiés palestiniens ne pourront pas s’établir en Israël mais uniquement en Palestine, et sous certaines conditions dont l’aval israélien. Un plan d’aide de cinquante milliards de dollars sur dix ans est aussi prévu pour la construction d’infrastructures.

Réd.