A Idleb, la stratégie d’Erdogan dans l’impasse

Proche-Orient • En gardant un pied dans l’Otan tout en se rapprochant de la Russie, le président turc pensait être toujours gagnant. Mais Idleb marque les limites de sa tactique. (Par Pierre Barbancey, paru dans L'Humanité)

Ankara est préoccupé par la situation à Idleb. Pas seulement en raison de sa proximité avec la frontière turque et une possible arrivée de nouveaux réfugiés. Pas seulement à cause de la détresse dans laquelle ils se trouvent. L’offensive déclenchée par l’armée de Damas dans cette partie nord-ouest de la Syrie remet en cause tous les équilibres savamment élaborés par le président turc, Recep Tayyip Erdogan.

En vertu d’un accord conclu en 2018 entre Moscou et Ankara, la Turquie dispose de douze postes d’observation dans la province d’Idleb, dont quatre dans la zone contrôlée par Damas. Des combats meurtriers entre forces turques et syriennes dans cette province ont déjà provoqué la mort de 14 soldats turcs. Dans un premier temps, Erdogan a cru bon de hausser le ton contre la Russie, accusant Moscou de prendre part au «massacre» de civils. Or la zone est aux mains de groupes dominés par les djihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS, ex-branche syrienne d’al-Qaïda) et soutenus par Ankara, qui ne fait pas pression sur ses alliés pour les contraindre à un cessez-le-feu, selon Moscou.

Les rodomontades turques n’y ont rien fait. Erdogan a dû faire savoir qu’il pourrait frapper les djihadistes à Idleb. Le froid qui s’est installé entre la Turquie et la Russie n’a pas échappé à Washington. Samedi, Erdogan s’est entretenu avec Donald Trump des moyens de mettre fin à «la crise à Idleb». Quelques jours auparavant, l’envoyé spécial américain pour la Syrie, James Jeffrey, était à Ankara pour soutenir les intérêts «légitimes» de la Turquie, «en total accord» au sujet de sa présence en Syrie «pour défendre ses intérêts vitaux face à l’afflux de réfugiés et pour lutter contre le terrorisme».

Jusqu’à présent, tout lui souriait 

Recep Tayyip Erdogan jouait avec une certaine intelligence sur la position incontournable de son pays sur la scène moyen-orientale, pour se laisser courtiser par les uns et par les autres, notamment les États-Unis et la Russie. L’appartenance à l’Otan fait d’Ankara l’allié de toujours. Un rôle qui ne suffit plus à la Turquie, dans le contexte d’absence de leadership dans la région, suite à la chute de l’Irak de Saddam Hussein et de l’affrontement entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

Quoi de mieux pour obtenir la première place que de se rapprocher de la Russie? Devenant ainsi celui sans qui rien ne se fait, le président turc surfait avec habileté sur les oppositions et les contradictions entre les principales puissances engagées.

«La Turquie doit commencer les plans  pour entrer à Damas»

A cet égard, la Syrie était un terreau idéal, notamment avec l’échec patent de la stratégie occidentale. L’afflux de réfugiés en Turquie permettait à Erdogan de faire pression sur l’Union européenne pour faire accepter sa répression sanglante contre les Kurdes et toutes les forces démocratiques turques. Son soutien aux islamistes, l’ouverture de son territoire aux djihadistes de tout poil pour combattre le pouvoir syrien convenaient parfaitement à Washington. Quant à la Russie, elle trouvait là un interlocuteur qui, bien que soutenant le camp opposé, lui permettait de renforcer sa place régionale.

Pour Erdogan, tout fonctionnait assez bien. Il pouvait annoncer, au grand dam de l’Otan, qu’il allait acheter les missiles russes S-400. Preuve de la force de la Turquie, ses menaces contre les Unités de protection kurdes (YPG), qui avaient été le fer de lance de la lutte contre Daech, étaient mises à exécution. D’abord dans le canton d’Afrin, non loin d’Alep. Puis, avec le feu vert des États-Unis, qui redisposaient leurs troupes présentes, dans le nord-est de la Syrie. Et puis, il y a eu Idleb, qui marque les limites de la stratégie et de la force réelle de la Turquie. Celle-ci a tenté de jouer d’égal à égal avec les deux superpuissances.

Ce revers aura des conséquences internationales pour la Turquie et nationales pour Erdogan, dont les soutiens au Parlement sont divisés sur l’attitude à suivre. «La Turquie doit maintenant commencer les plans pour entrer à Damas», a déjà tonné Devlet Bahceli, du Parti d’action nationaliste (extrême droite).