Immigration: forfait limité?

Suisse • Le 17 mai, les électeurs se prononceront sur l’initiative de résiliation de l’UDC, qui veut en finir avec la libre circulation des travailleurs de l’UE en Suisse. Cette semaine, les syndicats sont montés au créneau pour dénoncer les faux-semblants du texte.

C’est la mère de toutes les batailles populaires. Il y a deux semaines, la conseillère fédérale PLR Karin Keller-Sutter avait tenu conférence de presse pour dénoncer un texte qui «menacerait la prospérité de la Suisse». Les associations patronales sont sur la même longueur d’onde. L’Union suisse des arts et métiers (Usam) a ainsi fait savoir que l’initiative nuisait à l’économie, du fait qu’elle interdirait aux entreprises helvétiques «de puiser, avec souplesse et sans trop de contraintes administratives» (sic), dans un large bassin européen de travailleurs.

Cette semaine, l’Union syndicale suisse (USS) est descendue dans l’arène pour marteler son opposition au texte et défendre «les salaires et les emplois». La partie n’est pas gagnée d’avance, du simple fait que la droite blochérienne joue dorénavant sur la fibre écologique des électeurs, en pointant le bétonnage et les atteintes à l’environnement du fait de la sur-densification d’une «Suisse à 10 millions d’habitants». Rappelons aussi qu’en 2014 et contre toute attente, les Suisses avaient approuvé le texte de l’UDC pour un retour des contingentements des travailleurs étrangers.

Pour les syndicalistes, la mise en œuvre de l’initiative «de limitation», qu’ils préfèrent appeler «de résiliation», ferait tomber toutes les mesures d’accompagnement. Mises en place depuis l’entrée en vigueur des accords bilatéraux en 2002, ces mesures d’accompagnement restent encore largement insuffisantes selon certains syndicalistes de la base. Pour le président vaudois de l’USS Pierre-Yves Maillard, l’objectif de la campagne, dont le montant atteindra les 500’000 francs, est clair: «Nous nous emploierons à bien faire comprendre que l’attaque est dirigée contre tous les gens qui travaillent et qu’elle vise à substituer aux conventions collectives et au contrôle des salaires une concurrence acharnée de tous contre tous. Nous voulons le rejet le plus clair possible de cette initiative afin de défendre la régulation du marché du travail obtenue de haute lutte.»

Présidente d’Unia, Vania Alleva a renchéri et mis en garde: «En cas d’adoption de l’initiative, les conventions collectives de travail et les salaires minimums ne pourront plus être contrôlés et imposés comme jusqu’ici. Cela signerait l’arrêt de mort du principe des salaires suisses pour tout travail réalisé en Suisse». En cas d’acceptation du texte, le retour du statut honni de saisonnier, qui interdisait le regroupement familial pour les travailleurs étrangers, reviendrait à l’ordre du jour.

Pour sa part, Arno Kerst, président de Syna a cité une étude du Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ. Elle montre que les entreprises proches de la frontière ont largement bénéficié de l’accord de libre circulation, qui a dynamisé la conjoncture économique helvétique. «Des emplois ont été créés, qui, sans cette libre circulation, n’auraient jamais vu le jour en Suisse. Des places dont les travailleurs et travailleuses suisses ont également profité», a-t-il expliqué. Pour le syndicaliste, «la solution ne consiste pas à fermer les frontières et discriminer les travailleurs étrangers par un contingentement, mais à protéger les salaires».

Enfonçant le clou, le président de Travail.Suisse, Adrian Wüthrich a tenu à dénoncer les contradictions et faux semblants de l’initiative. «Si l’immigration était freinée, l’économie aurait trop peu de main-d’œuvre et la croissance économique serait ralentie. On n’imagine pas que l’UDC ignorerait alors les souhaits de l’économie. Dans la politique fiscale, elle réclame toujours une baisse des impôts et des taxes pour cette dernière. Or, la politique de faible imposition attire en Suisse des entreprises qui, à leur tour, ont besoin d’une nouvelle maind’œuvre qualifiée», a-t-il ironisé.

Fin des bilatérales?

La centrale syndicale met aussi en garde contre le risque de faire tomber l’entier des bilatérales (regroupant 15 secteurs, outre la libre circulation) en cas d’approbation de l’initiative. Les accords sont juridiquement liés par une «clause guillotine» prévoyant qu’ils ne peuvent entrer en vigueur qu’ensemble. Si l’un des accords était dénoncé, les autres seraient caducs. A la gauche de la gauche, certains considèrent que ces accords sectoriels – comme la libre circulation des capitaux et des marchandises ou Schengen/Dublin – obéissent à une logique néolibérale et qu’il faudrait les renégocier à des conditions favorables pour les travailleurs. Mais pour l’USS, leur suppression entraînerait surtout un «isolement de la Suisse». «L’UDC veut renégocier la libre circulation des personnes et, si ce n’est pas possible, la résilier dans un délai d’un an. Au vu des derniers développements, il est exclu que l’UE accepte de renégocier et permette à la Suisse de limiter l’immigration. Il en résultera la fin des accords bilatéraux. Prétendre le contraire, c’est méconnaître la réalité politique. Or, les accords bilatéraux sont très bénéfiques pour la Suisse, comme on le voit dans les domaines du développement économique, de la recherche, des transports terrestres et de la sécurité. Grâce à la libre circulation, les Suisses peuvent circuler librement en Europe», a ainsi plaidé Adrian Wüthrich.

Le front commun des partis politiques ou des partenaires sociaux contre l’initiative UDC démentira-t-il les résultats de 2014? Pour cela, il faudra monter en puissance et rassurer encore les catégories sociales qui se sentent menacées par les excès de la libre circulation, que ce soit les chômeurs ou les travailleurs à temps partiel, les personnes à l’aide sociale ou les jeunes qui sortent de formation. Mais aussi ceux qui se méfient des dérives d’une croissance à outrance, qui marquerait trop le territoire, comme l’illustre à Genève le quadruple refus de déclassement de zones en faveur de nouveau logements. Sans oublier de questionner une libre-circulation européenne, qui sans harmonisation des salaires et à coups de dumping salariale facilité par la pratique des travailleurs détachés, conduit à instaurer toutes les rancœurs parmi les salariés des 27 pays de l’UE.

Le Parti suisse du Travail PST-POP arrêtera sa position définitive cette fin de semaine.