La Turquie: un Etat-prison

Interview • La Turquie est devenue la plus grande prison sur le continent pour des milliers d’opposants incarcérés arbitrairement. (Par LDz)

Les militant.e.s du parti HDP sont parmi les premières victimes de la répression implacable menée par le gouvernement turc. (Mahmut Bozarslan (VOA) )

Selahatin Demirtas, Leyla Guven (libérée en janvier 2019 et actuellement sous contrôle judiciaire) ou les membres du célèbre groupe de musique de gauche Grup Yorum font partie des prisonniers politiques les plus célèbres de Turquie. Comme eux, des milliers d’opposants purgent des peines de prison pour des motifs souvent grotesques. Les opposants emprisonnés appartiennent le plus souvent à des organisations de gauche démocratiques comme le HDP (alliance de partis ou d’organisations communistes, socialistes, féministes ou LGBT). Ce sont souvent de simples militants ou journalistes. Les motifs de leur emprisonnement vont de «l’appartenance à un groupe terroriste» à la «propagande pour un groupe terroriste». Le simple fait de critiquer l’invasion de l’armée turque à Afrin (nord-ouest syrien) ou celle du nord-est syrien peut, par exemple, valoir plusieurs semaines ou mois d’emprisonnement. C’est ce qu’a dû subir Serpil Kemalbay, le 9 février 2018. Avec d’autres militants du HDP, elle avait lu une déclaration critiquant l’invasion d’Afrin par l’armée turque. Accusés par le pouvoir, ils feront plusieurs semaines de garde à vue. Le président Erdogan ira même jusqu’à déclarer: «Si certains suivent des appels à manifester (contre l’opération militaire) et font l’erreur de sortir dans la rue, ils vont en payer le prix! Peu importe où vous sortez, nos forces de l’ordre seront sur vous!» (La Croix, 5.02.2018). Concernant Selahatin Demirtas, un des leaders de la communauté kurde les plus influents, il a déjà été condamné à 4 ans et demi de prison pour «propagande terroriste». Toutefois, il n’en est pas encore au bout de sa peine car il doit encore faire face à d’autres procès et risque au total 142 ans de prisons. Comme on peut le constater, les prisonniers politiques les plus connus font face à une répression implacable alors qu’ils bénéficient d’un grand soutien tant à l’intérieur du pays qu’à l’international. Toutefois, qu’en est-il des militant.e.s de base? Interview de Mihriban, qui a purgé une année de prison en Turquie.

Pouvez-vous vous présenter?

Mihriban C* Je m’appelle Mihriban. Je viens d’une famille militante du sudest de la Turquie de la localité de Mardin et j’ai grandi à Istanbul. Durant mes études, j’ai milité au sein de la jeunesse kurde.

Comment ont commencé vos problèmes avec la police et la justice? Combien de temps avez-vous été emprisonnée? 

Comme je vous l’ai dit, je viens d’une famille militante et j’ai grandi avec la répression. En 2010, ma sœur a rejoint les rangs de la guérilla du PKK et suite à cela, la répression s’est encore accentuée sur ma famille. C’est pendant cette période que j’ai réfléchi sur l’engagement de ma sœur et j’ai donc décidé de rentrer dans le mouvement de libération kurde. Concernant mes ennuis, concrètement cela a commencé en 2011 avec ma première garde à vue. Actuellement je n’ai toujours aucune idée sur les raisons de son arrestation.  Ces dernières années, j’ai été plusieurs fois en garde à vue, mais la plus dure a été celle de 2017. Je me rendais à Diyarbakir pour visiter ma famille et j’ai été arrêtée. Ce moment a été particulièrement difficile à supporter en raison de la torture exercée par les policiers. J’ai ensuite été transférée dans une prison d’Istanbul pendant une année.

Quelles ont été vos conditions d’emprisonnement? 

J’ai été incarcérée dans une prison de type L et non pas F (réservée aux prisonniers politiques dans le but de les maintenir à l’isolement), car les prisons de ce type étaient déjà trop remplies. La capacité des cellules de type L est généralement de 20-25 personnes, mais comme il n’y avait pas assez place, nous étions plutôt 50 personnes dans la même cellule. La pire chose pour moi était que je ne pouvais pas recevoir la visite de ma mère car je n’étais pas enregistré sous le nom de ma maman.  Le système carcéral était difficile, toutefois la garde à vue était probablement l’étape la plus compliquée pour moi. On était torturé si l’on refusait de parler ou d’obéir à certains ordres.

Quelles ont été vos relations avec les autres prisonnières? 

J’étais dans une cellule remplie de prisonnières politiques. On vivait selon un système communautaire et nous partagions tout. Si quelqu’un n’avait pas d’argent, ce n’était pas un problème.  Cependant c’était dur d’avoir des échanges avec les autres cellules. Au début, nous pouvions nous rencontrer deux fois par semaine, mais au bout d’un moment cette pratique a été interdite par les autorités.

Comment le mouvement arrive-t-il à faire face à cette répression de grande ampleur?

On ne perd jamais espoir et on ne baisse jamais la tête face à la répression. Pour nous, la vie c’est la résistance. Par exemple, tous les militants de mon quartier ont été emprisonnés, et le plus impressionnant, c’est que l’activité politique n’a jamais cessé. Les gens du quartier ont en quelque sorte repris le flambeau et ont continué la lutte. C’est quasi automatique. Grâce au dynamisme de notre mouvement, tout cela peut advenir.

Qu’est-ce qui vous motive à continuer le combat? 

Personnellement, la première chose, c’est de lutter pour la libération d’Abdullah Ocalan, fondateur de notre mouvement qu’il dirige. Se battre pour lui, c’est aussi lutter pour la libération de notre peuple, la défense de notre identité et de notre culture. L’autre axe important de mon combat est de lutter pour la liberté des femmes!
Pourriez-vous mentionner ce que la solidarité internationale signifie, et de quelle manière peut-on la cultiver?

Le peuple kurde se bat pour la paix et notamment au Moyen-Orient. C’est pourquoi nous luttons contre le système capitaliste. Dans ce combat, il est clair que nous trouvons des alliés, notamment avec les jeunesses de gauche ou les différents partis anticapitalistes. Il est très important de s’unir et de créer une solidarité internationale. Ensemble, on est plus fort.

Il y a quelque chose d’autre que vous voulez partager?

Il faut ajouter que de nombreux artistes et des journalistes sont en prison. Certains sont très malades et ils n’ont pas accès aux soins nécessaires. Concernant les artistes, ils n’ont pas accès au matériel nécessaire à la pratique de leurs activités artistiques. La soirée du 28 février leur est aussi dédiée (voir ci-dessous).

*nom connu de la rédaction

Soirée de soutien aux  prisonniers politiques kurdes

28 février, dès 18h. Rue du  Vieux-Billard, 25, Genève. Musique kurde (Yequi, Serhat  Hemdem, Ismail, Bager), théâtre,  projection vidéo, danse et buffet kurdes. Entrée: prix libre