Coronamajorité de gauche

Genève • Le Conseil municipal de la Ville de Genève passe à gauche, l’Alternative décrochant 44 sièges sur 80. Du fait des divisions à la gauche de la gauche, le Parti du Travail n’obtient pas le quorum. (Par Pascal Holenweg, Adapté par la rédaction)

Etranges élections municipales genevoises: pendant des mois, avant, pendant et après les élections fédérales, on avait vécu sous le signe de deux mobilisations sociales considérables – celle pour l’urgence climatique, celle pour les droits des femmes. On s’attendait à pouvoir continuer sur cette lancée, mais un coronavirus intempestif a brouillé les cartes. Il a même dissipé les derniers relents de l’«affaire des notes de frais». La participation (32% en Ville de Genève) est minable, mais elle n’est guère qu’à quelques points de celle de 2015, et plus de 100’000 électrices et électeurs ont usé dans le canton (40’000 en Ville) de leur droit d’élire.

En temps de pandémie, on pouvait craindre une abstention plus massive encore. On comptait pouvoir donner au Conseil municipal une majorité de gauche, c’est fait. La gauche progresse, mais la droite, si elle recule, ne s’effondre pas. Du moins perd-elle en Ville de Genève une majorité dont elle n’a jamais rien su faire d’utile, ni même d’intelligent. Voilà une bonne chose de faite – ne reste plus qu’à transformer l’essai au deuxième tour de l’élection du Conseil administratif – à quelque date qu’il se tienne.

Déjà deux majorités sur trois

On attendait une poussée des Verts, après celle des élections fédérales, elle a eu lieu, et elle est considérable. En 2015, les Verts avaient subi une assez lourde défaite en perdant 16 de leurs 81 sièges dans les conseils municipaux, et en se retrouvant à la limite du quorum en Ville de Genève. Ils font bien mieux que récupérer les sièges perdus et deviennent le deuxième parti de la Ville, devant le PLR, et sont bien placés pour gagner un deuxième siège – celui de Rémy Pagani – au Conseil administratif.

On attendait une plantée du PLR, plombé par l’«Affaire Maudet» (et quelques autres) en Ville, il résiste mieux que prévu (il ne perd qu’un siège au Conseil municipal), mais n’est plus que le troisième parti de la Ville et son candidat au Conseil administratif, Simon Brandt, en est réduit à draguer l’UDC et le MCG pour espérer pouvoir rafler le siège du PDC.

On se demandait si le PDC allait survivre (aux fédérales, il était tombé en-dessous du quorum en Ville), il a survécu, malgré son indécision, en Ville, à s’émanciper du PLR comme il avait eu le courage de le faire dans une dizaine de communes. Il recule néanmoins en perdant les sièges gagnés il y a cinq ans.

On se demandait si les Verts libéraux allaient percer. Ils n’ont pas percé en Ville. Le président du PLR ne voyait pas ce que les Verts libéraux avaient de libéraux, nous ne voyions, pas, nous, ce qu’ils avaient de verts. Apparemment, les électeurs ne l’ont pas vu non plus.

On espérait que le MCG, supplétif de la droite PLR-UDC, disparaisse du paysage parlementaire municipal, ce que suggérait son score, en-dessous du quorum, aux fédérales. Il a survécu. De justesse, mais il ne pourra plus servir d’appoint à une majorité de droite.

On n’espérait pas que l’UDC le suive vers la sortie, puisqu’on se disait qu’elle allait récupérer des déçus du PLR et du MCG. Elle en a récupéré, elle fait mieux que se maintenir puisqu’elle gagne deux sièges en Ville.

Le PS se maintient

On se demandait ce qu’il adviendrait de chacun des deux morceaux désormais épars de feu Ensemble à Gauche. L’un des deux, le morceau SolidaritéS passe le quorum, l’autre, le morceau PdT tombe en dessous avec 4,1% des suffrages – et de mémoire, c’est la première fois depuis 75 ans que le Parti du Travail ne siègera plus au parlement de la Ville. Maria Pérez aurait été la première Conseillère administrative de la gauche de la gauche, elle ne le sera sans doute pas sauf mobilisation forte de son électorat, même si elle a obtenu plus de suffrages que le candidat de SolidaritéS, Pierre Bayenet.

Les socialistes gardent tous leurs sièges et restent le premier parti et le premier groupe de la Ville. Seul
membre du Conseil administratif actuel à se représenter, Sami Kanaan sort en tête du premier tour de l’élection de la Municipalité, suivi de Christina Kitsos et des deux Verts. Nous voilà donc avec un nouveau Conseil municipal, avec une nouvelle majorité – de gauche, en séance plénière et en commissions. Avec plus de pain sur la planche que de grain à moudre. Dans les cinq ans à venir, il va falloir concrétiser la déclaration d’urgence climatique votée par le Conseil municipal et la concrétiser en la conjuguant à l’urgence sociale, revaloriser les allocations accordées par la Ville (allocations scolaires, allocations complémentaires aux allocations cantonales) et faire tout ce qu’on peut pour atteindre deux vieux objectifs de la gauche municipale: la municipalisation des crèches-garderies, et le 0,7% du budget municipal à accorder à la solidarité internationale. Et cela, avec des rentrées fiscales plombées par la RFFA. Le Conseiller municipal sortant Tobia Schnebli ajoute, dans le dernier Gauchebdo, que «Genève doit être un bastion de résistance de la gauche contre les plans de déréglementation menés par la droite cantonale». Et on est entièrement d’accord avec lui.

Le résultat de l’élection du Conseil national, en octobre, avait été spectaculaire: les Verts progressaient dans toutes les communes, et devenaient le premier parti dans la plupart d’entre elles, à commencer par celle de Genève, à continuer par les autres villes, et à terminer par la plupart des communes anciennement rurales et devenues «rurbaines». Le PLR n’était plus en tête que dans des communes résidentielles et dans deux arrondissements de la Ville (Champel et Cité-Rive), le PS plus que dans le seul arrondissement verniolan des Avanchets, le PDC dans la seule commune de Laconnex. En Ville, les Verts étaient en tête dans tous les arrondissements, y compris ceux où le PS dominait, sauf les deux péniblement gardés par le PLR. On n’en tirait aucune conclusion pour les élections municipales (le système électoral est différent, le corps électoral est différent, le comportement électoral est différent…), sinon celle-ci: la gauche était potentiellement majoritaire en Ville de Genève (et dans la majorité des autres villes). Elle l’est désormais réellement.

Dimanche, elle a obtenu deux des trois majorités qu’il lui faut pour concrétiser son programme: une majorité populaire (pour autant que l’on admette que les 68% d’abstentionnistes et les 75’000 habitant.e.s de la Ville qui n’ont pas le droit de vote, consentent, n’ayant dit mot, à ce qu’a voté le corps électoral actif) et une majorité parlementaire. Ne lui manque plus qu’une majorité «gouvernementale» – celle au Conseil administratif. Le maintien d’une majorité de gauche de quatre sièges sur cinq au Conseil administratif semble probable le 5 avril (si le second tour est maintenu, ndr). Qui sera le ou la cinquième élu.e?