Travailleurs malmenés dans la construction

Suisse • Une enquête du syndicat Unia auprès de 12’000 travailleurs de la construction dénonce l’augmentation de la pression des délais, du stress et des accidents sur les chantiers. (Par Damien Bugman Paru dans Vorwaerts, adapté par la rédaction)

Chantier ouvert à Genève, le 18 mars 2020. (Aram Karim)

Le chiffre d’affaires de l’industrie de la construction a augmenté de 50%, les carnets de commandes sont pleins, déclare Nico Lutz, responsable du secteur de la construction chez Unia. De nombreux projets de superstructures, de rail et de routes sont en cours. «Même s’il y a des pleurnicheries, la situation des revenus est bonne». Et il faut construire plus vite malgré un nombre décroissant de travailleurs de la construction, moins d’employés permanents et plus de travailleurs temporaires et de sous-traitants. «Toujours plus de constructeurs de projets publics et privés fixent des délais de plus en plus serrés et exigent d’atteindre des objectifs irréalistes», déclare Chris Kelley, co-chef du secteur de la construction d’Unia. «Pour remporter le contrat, les constructeurs acceptent ces délais – les travailleurs doivent en payer le prix». Le travail doit être effectué sous la pluie, la chaleur et le gel, signale Nico Lutz.

Une pression énorme sur les délais

La journée de travail sur le chantier dure souvent jusqu’à onze heures. Le temps passé à se rendre sur le lieu de travail et en revenir ne compte pas comme temps de travail. Antonio Ruberto, ouvrier du bâtiment, qui a pris une retraite anticipée après quarante ans de travail, n’aime pas s’en rappeler: «D’habitude, je me levais à cinq heures et je rentrais à 19 heures. Le matin, il y avait déjà une énorme pression sur le temps. Le soir, j’étais trop fatigué pour regarder les informations et être avec ma famille», souligne-t-il. Apprenti maçon, Marius Käch connaît le même stress au travail: «Lorsque nous commençons sur un chantier, il y a souvent déjà un retard, et nous sommes alors censés le rattraper. Cela se fait au détriment de la santé et de la sécurité au travail».

La mobilisation est importante

Selon les syndicalistes, cette situation est liée à l’application de la loi sur le temps de travail et des réglementations sur les chantiers. Cette problématique était au cœur des dernières négociations contractuelles. En 2018, les entrepreneurs ont non seulement tenté de s’attaquer à nouveau à la retraite à soixante ans, mais aussi d’aggraver massivement la réglementation sur le temps de travail dans la Convention nationale (CN) de la construction. Elle est finalement entrée en vigueur en décembre 2018 pour la période 2019-2022. «De l’avis des travailleurs de la construction, il faut beaucoup plus de protection sur les heures de travail et contre la pression des délais et pas moins», relève Chris Kelley. «Ce n’est qu’après une grande manifestation en été et suite à des jours de protestation durs et déterminés en automne que ces demandes de démantèlement ont pu être évitées», explique-t-il.

Plus d’accidents et de décès

Nico Lutz signale une augmentation des accidents graves et des décès. Un ouvrier du bâtiment sur six est victime d’un accident chaque année, et une vingtaine d’ouvriers du bâtiment perd annuellement la vie sur les chantiers suisses. Le syndicaliste affirme que les machines aident les travailleurs dans le travail physique, mais qu’il reste encore trop de travail pesant. «Nous devions souvent transporter de lourdes poutres de fer jusqu’aux étages supérieurs parce que cela n’était pas possible avec la grue», explique Antonio Ruberto. «A partir de 56 ans, j’ai commencé à compter les jours jusqu’à la retraite. Ma journée commençait par des exercices, beaucoup de pommade et d’analgésiques», précise-t-il.

Il convient de repenser le système

Dans ce contexte, le syndicat Unia a livré fin février les résultats d’une enquête auprès de 12’000 travailleurs de la construction. Entre 70 et 80% des personnes interrogées ont confirmé que la pression des délais s’est accrue ces dernières années et a entraîné un stress en hausse. Les effets les plus fréquemment mentionnés sont: «Ma santé, de même que la qualité du travail et la sécurité en souffrent». 68% des personnes interrogées confirment que la pression croissante des délais et du temps a un impact négatif sur la famille et les loisirs, 76% sont d’accord pour dire qu’il faut faire quelque chose à ce sujet. Nico Lutz commente les résultats: «Le niveau élevé de participation et les résultats montrent que des mesures doivent être prises. Nous demandons aux constructeurs d’ajuster le calendrier». Chris Kelley souligne qu’il existe actuellement des réunions de discussion dans toute la Suisse. «Il s’agit pour les personnes concernées de participer et de décider ensemble des exigences qu’elles poseront aux propriétaires et aux maîtres d’œuvre en ce qui concerne le renouvellement de la Convention nationale pour 2022.»

Une landsgemeinde  de la construction

Chris Kelley estime qu’il est nécessaire d’agir. Il faudrait reporter les dates en cas de plans tardifs ou incorrects, suspendre le travail en cas de mauvais temps et de chaleur, limiter les heures supplémentaires, comptabiliser le temps de déplacement en temps de travail ou imposer la nécessité de conditions d’autorisation pour le travail du samedi. Unia appelle ses membres à se réunir à Berne le 6 juin pour une assemblée générale de la construction, où sera décidée la suite de la procédure. Selon Lutz, des actions et des journées de protestation sont prévues, mais pas encore de grève.

 

Fermer les chantiers?

Cette semaine, l’Association romande des travailleurs.ses de l’installation électrique (ART-IE), suivie par de nombreux autres syndicats, a dénoncé «l’hypocrisie» actuelle, qui voit les salariés du bâtiment continuer à travailler malgré l’état de nécessité décrété ce lundi par le Conseil fédéral. «Il faut maintenant clairement placer la santé publique avant le business et les délais de livraison des chantiers!», exige le syndicat. «L’application des articles 2 («Les rassemblements privés sont limités à 10 personnes») et 6 al. 1 («Les entreprises, institutions privées et administrations communales mettent tout en œuvre pour éviter l’accès au lieu de travail») de l’arrêté vaudois du 16 mars doit déboucher sur cette fermeture immédiate car sur certains site comme celui du nouveau campus de l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL), plus de 200 ouvriers sont en mouvement et se côtoient toute la journée!», explique l’ART-IE. «Nous considérerons les employeurs qui s’obstineraient à envoyer du personnel sur ces chantiers comme responsables en cas de contamination», conclut-il. Ce jeudi, les Conseil d’Etat genevois, puis vaudois ont annoncé l’interruption des chantiers, sur leur territoire.