Le coup d’Etat reposait sur un rapport bidon

Bolivie • Aujourd’hui en exil, Evo Morales aurait remporté la présidentielle sans aucune fraude, selon le Centre de recherche économique et politique (CEPR) de Washington. (Par Jonathan Lefèvre et Paula Polanco ,paru sur Solidaire.org, adapté par la rédaction)

En octobre, le président de gauche Evo Morales a remporté les présidentielles, mais a été contrainte à l'exil suite à un coup d'Etat de l'opposition. (DR)

Le Cepr démontre ainsi que le rapport de l’Organisation des Etats américains qui a immédiatement accusé le pouvoir bolivien d’irrégularités se révèle être vide de preuves. Pour mémoire, le dimanche 20 octobre dernier, le président de gauche Evo Morales, en place depuis 2006, remporte l’élection présidentielle avec 47,06% des voix au premier tour alors que son opposant Carlos Mesa obtient 36,52%. L’écart en faveur de Morales était donc d’un peu plus de 10%. Soit l’écart nécessaire stipulé par la Constitution bolivienne pour obtenir la victoire au premier tour. Mais ce pourcentage tout juste suffisant a immédiatement suscité la controverse. Le candidat d’opposition Carlos Mesa a dit qu’il n’acceptait pas ce résultat et a appelé la population à manifester.

L’OEA (Organisation des Etats américains, dont font partie les Etats-Unis) publie un rapport censé prouver des fraudes électorales dont serait coupable le camp du MAS (Mouvement vers le socialisme, parti du président Morales). Ce rapport va permettre à la droite et à l’extrême droite, encouragées par les Etats-Unis, de pousser Evo Morales à l’exil et de prendre le pouvoir. Le président de gauche ne plaisait pas à l’oncle Sam: sous sa présidence, le salaire minimum a été augmenté de 87%, la pauvreté a diminué de 25%, la croissance économique était de 4% par an (soit une des plus hautes d’Amérique latine), des secteurs stratégiques comme l’extraction d’hydrocarbures, les mines, l’eau, le téléphone, l’électricité, ont été nationalisés, le pouvoir refusant de laisser le lithium aux mains des multinationales, etc. Bref, Donald Trump et ses alliés préfèrent voir un libéral diriger le pays plutôt qu’un président de gauche.

Ce coup d’Etat n’a que très peu été reconnu comme tel, l’Occident se cachant derrière le rapport de l’OEA qui disait prouver des fraudes électorales.

Un rapport de l’OEA suspect

«Nous avons tout de suite senti qu’il y avait quelque chose de très bizarre dans la mission d’observation de l’OEA en Bolivie. C’est pour cela que notre premier rapport, qui contredit ces prétendues fraudes électorales, date du 9 novembre, deux jours avant le coup d’Etat. J’ai été moi-même observateur de l’OEA. Je sentais donc que quelque chose n’allait pas. Le ton extrêmement agressif du premier rapport, dès le lendemain des élections, dépasse le cadre d’une mission d’observation. C’est cela qui va déclencher les tensions qui aboutiront au coup d’Etat», explique Guillaume Long, qui fut le ministre des Affaires étrangères équatorien sous la présidence du progressiste Rafael Correa et aujourd’hui analyste de politiques au Cepr.

«Dans le cas bolivien, les accusations de l’OEA portent sur un soi-disant “changement de tendance”: l’OEA, repris en chœur par les opposants de Morales, dit qu’entre les premiers résultats communiqués par le Tribunal électoral bolivien, qui donnent un écart juste en dessous des 10%, et les résultats finaux donnés le lendemain, qui montrent un écart supérieur aux 10%, il y a eu fraudes. Mais l’augmentation de cet écart est logique vu que les derniers résultats venaient de régions traditionnellement attachées à Evo Morales! En gros, Morales et le MAS sont accusés d’avoir voulu empêcher un second tour en disant que l’écart était supérieur aux 10%. C’est sur cela que reposent les accusations. Et, malheureusement pour l’OEA, notre étude montre que ces accusations ne reposent sur aucun fait.»

Tentative de changement de régime

Peut-on alors parler de stratégie de déstabilisation, d’une volonté d’un changement de régime en Bolivie? «Oui. Même si notre rapport est un rapport mathématique qui ne parle pas des motivations des uns et des autres – ce n’est pas le rôle du centre de recherche Cepr –, mon avis est qu’il y avait bel et bien une volonté de déstabiliser le pays pour permettre à l’opposition de dégager la gauche au pouvoir.» Est-ce dû à la nature même de l’OEA, sous influence de Washington ? «C’est dû à plusieurs facteurs selon moi. D’abord, cela n’a pas été planifié six mois auparavant. C’est dû à la convergence de plusieurs circonstances: une différence de moins de 10% entre Morales et Mesa, son opposant, une société bolivienne polarisée entre les forces progressistes et réactionnaires, un climat latino-américain qui rappelle la guerre froide… Et aussi à un secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, qui a besoin du soutien du président Donald Trump et, en général, de la droite dure des Etats-Unis pour être réélu à son poste. Et qui a envoyé un de ses proches sur place. Là-dessus, les Etats-Unis ont profité des circonstances pour avancer leurs pions et favoriser la droite réactionnaire pour que celle-ci dégage le MAS du pouvoir.»

La question du coup d’Etat est posée

Heureusement, depuis quelques semaines, des articles de fond contredisent de plus en plus le rapport de l’OEA. C’est en grande partie dû au Cepr, qui divulgue des chiffres, des faits depuis quatre mois. Ainsi en va-til d’une enquête reprenant les faits avancés par le Cepr. Conduite par John Curiel et Jack R. Williams, deux chercheurs du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), elle a été reprise par le quotidien The Washington Post, un des journaux les plus importants aux Etats-Unis, titrant qu’il n’y a pas eu de fraude.

Voilà qui pourrait fragiliser l’opposition putschiste, et avantager les progressistes? «C’est difficile à dire car, sur place, les médias sont aux mains de l’opposition de droite et d’extrême droite. En revanche, nous avons déjà réussi à briser le consensus autour de ces “fraudes” de Morales en Amérique latine, aux Etats-Unis et en Europe. Ce n’est pas rien. Le débat est ouvert. Avant, parler de coup d’Etat n’était quasiment pas possible, tant les médias traditionnels refusaient ce terme. Petit à petit, ils changent leur formulation et publient de plus en plus d’avis critiques», estime Guillaume Long. «Pour l’instant, l’OEA est dans les cordes. Ce qui est normal vu que nous prouvons avec des statisticiens que son rapport ne repose sur rien», relève encore Guillaume Long.

Une leçon à retenir? «Ne pas faire confiance aveuglément, vérifier les faits. On voit que, quand on base sa politique sur du vent, comme l’Union européenne le fait dans le sillage des Etats-Unis, cela peut être très dangereux. Parce que c’est l’OEA, on fonce. Quitte à légitimer un coup d’Etat et mettre à terre un gouvernement démocratiquement élu», précise Guillaume Long. En attendant, le régime progressiste d’Evo Morales est tombé, son président légitime est en exil en Argentine. En mai prochain, le pouvoir putschiste organise de nouvelles élections. Le MAS est donné vainqueur de tous les sondages.