«Rien ne vaut la vie». Annie Ernaux monte au créneau face à Macron

LETTRE • «Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie». Face au désengagement de l’État français sur la santé et le social, Annie Ernaux, l’une plus grandes figures littéraires françaises, dont l’œuvre oscille entre autobiographie et documentaire, écrit une lettre à Emmanuel Macron. Un nouveau «J’accuse» digne de Zola alors que plusieurs grands hôpitaux français se déclarent «au bord de l’asphyxie» et que l’épidémie progresse inexorablement.

Au coeur d'une société et du petit peuple ouvrier dont elle est issue, l'écrivaine Annie Ernaux appelle à l'avènement d'un nouveau monde possible, fustigeant les élites de l'ancien, responsables de politique d'austérité et de mépris social aux effets ravageurs, les morts se comptant désormais par milliers. DR

Passé le temps de la sidération et de la colère silencieuse, de l’impuissance et de la tristesse, la romancière et essayiste Annie Ernaux , 79 ans, envoie du lourd. Et du pertinent comme rarement. Une lettre poignante et puissante. Lue sur les ondes de France Inter et publiée le 30 mars dernier, la missive est devenue «virale», se diffusant par toutes voies et réseaux à la vitesse d’un feu de forêt. Elle se révèle d’une force plus grande encore que le célèbre J’accuse d’Emile Zola. Et d’une portée résolument universelle, humaniste, annonçant la fin d’un monde.

Elle débute ainsi à l’adresse d’Emmanuel Macron: «“Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps”. À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. »

Pour mémoire, la lettre ouverte de Boris Vian au président René Coty qui venait d’être nommé et contenue dans le titre Le déserteur, un authentique chant de protestation livré dans la simplicité du langage poétique, a longtemps été censurée à la radio. La chanson devint un hymne à la liberté et au pacifisme, notamment pendant la guerre du Viêt Nam (1959-1975) où elle a été interprétée par Peter, Paul and Mary et Joan Baez très engagée dans la défense des droits humains. Le déserteur dénonce la guerre comme étant une bêtise humaine. Et en appelle à la révolte pacifiste.

Attachée à une parole communiste «mais pas seulement», habitée par la solidarité sociale, Annie Ernaux, écrivaine engagée et d’une grande indépendance d’esprit, pour qui la littérature est pareille à un couteau, met en pièces dans sa lettre à «Monsieur le Président» le système néolibéral, sa surdité aux maux et détresses sociaux. Sans oublier de présager son total discrédit. Ceci au nom de la vie et des «solidarités actuelles».

N’être rien, devenir tout

Ceux hier dont le Président a dit «qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle», écrit-elle. Le constat est sans appel: un monde plus solidaire, durable et juste ne peut être assuré par le personnel étatique et ses alliés économiques qui ont contribué à le détruire. À l’élection présidentielle de 2012, Annie Ernaux apporta déjà son soutien à Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche car «il reprend une parole, communiste mais pas seulement, qu’on n’entendait plus».

En 2011 au gré d’une série d’entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet, elle confie: «J’importe dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même, lié aux conditions de vie, à la langue du monde qui a été complètement le mien jusqu’à dix-huit ans, un monde ouvrier et paysan. Toujours quelque chose de réel. J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme don.» (L’Écriture comme un couteau).

«Écrire est un présent et un futur et non un passé», avance Annie Ernaux en préface d’un ouvrage rassemblant certains de ses principaux écrits (Annie Ernaux. Écrire la vie, 2011). Les mots épistolaires, eux, tranchent au scalpel, accusent et promettent des lendemains qui déchantent aux pouvoirs s’étant succédé à l’Elysée et au monde d’avant qui est appelé à disparaître. A se réformer en profondeur, pour le moins. L’auteure met en lumière une politique catastrophique de désengagement social et envers le monde de la santé qui a compliqué la réplique à la pire crise sociale et sanitaire de la France contemporaine.

Résilience, quelle résilience?

Le 25 mars, Emmanuel Macron lance l’opération militaire baptisée «Résilience» consacrée l’aide et au soutien aux populations, ainsi qu’à l’appui aux services publics pour faire face à l’épidémie de Covid-19. Boris Cyrulnik, le neuropsychiatre français qui a développé le concept de résilience après la psychologue américaine Emmy Werner dans les années 80, salue l’engagement de médecins militaires expérimentés. Pour lui, les militaires «renforcent les facteurs de protection avant le traumatisme pour diminuer la vulnérabilité, alors qu’un praticien voit les gens après: cette nuance peut très bien se comprendre et c’est pourquoi je pense qu’ils ont eu raison de proposer ce terme à Macron pour nommer une opération au coeur de la crise.» (La Croix, 30.03.2020).

Avant de prédire une révolution et des «transformations profondes», signes annonciateurs d’une société sommée de se réinventer: «Seulement, maintenant, on se rend compte qu’on préfère avoir un échec économique plutôt que des centaines de milliers de morts. Nous assistons à une vraie révolution de la pensée, une révolution dans la hiérarchie des valeurs morales, dans l’ethos!»(Ibid.)

Changement radical de ton chez Annie Ernaux dans sa lettre qui interroge, étrille et prévient solennellement le pouvoir jupitérien et ses affidés financiers, chantres du travailler plus: «Choix étrange que le mot “résilience”, signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du “travailler plus”, jusqu’à 60 heures par semaine.»

Elle reprend dans sa missive ce que d’autres avant elle – du journaliste, cinéaste et député de la France insoumise, François Ruffin aux sociologues français Monique et Michel Pinçon-Charlot en passant par Nuit debout et les Gilets jaunes notamment – avaient mis en lumière. Mais pas nécessairement sur un mode mêlant sociologie, politique et littérature cher au transfuge de classe qu’est la plus grande écrivaine française vivante, héritière pour partie de la pensée du sociologue français Pierre Bourdieu, soulignant le rôle de déterminisme social dans la vie humaine. Une lettre écrite sous état d’urgence, menace létale multiforme, crise sanitaire, humaine, sociale et économique marquée par le confinement, la répression, les pénuries et le désarroi, fruits d’un demi-siècle de politique ultralibérale.

Atteintes à nos vies

Annie Ernaux s’insurge alors contre une décennie au moins de coupes sombres dans le secteur hospitalier. Ceci  au nom du dogme «technocratique» de «l’optimisation des ressources». Résultat: l’hôpital public dénombre aujourd’hui les morts par milliers et paye au prix fort le manque d’écoute du gouvernement envers le domaine médical. L’écrivaine n’a pas oublié qu’«usé» par une situation «éthiquement insupportable», le personnel des hôpitaux français a joint massivement le mouvement de grève, et que 1’100 d’entre eux ont démissionné le 14 janvier dernier d’une part importante de leurs fonctions en signe de protestation.

Manque de lits, rythmes infernaux de travail, courses à l’activité, départs massifs d’infirmières en burn-out… La réponse du gouvernement à ses appels à l’aide tous azimuts avant la crise pandémique? «Un plan d’1,5 milliard sur trois ans qui en fait, quand on le décortique, n’est que de 200 millions par an», une «goutte d’eau» comparée au budget annuel de l’hôpital, de «85 milliards», s’est indigné le professeur Xavier Mariette, chef du service rhumatologie hôpital du Kremlin Bicêtre à Paris, le 15 janvier (scienceetavenir.fr, 15.01.20).

La femme de lettres conteste aussi le langage belliciste du chef de l’État. «Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier – L’état compte ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui (officiellement 3523 au 31.03.2020, ndr). Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité.»

Hommage aux oublié.e.s

Elle rend ensuite hommage à celles et ceux qui continuent de travailler dans des conditions majoritairement dramatiques de sous-protection, au péril de leur santé et de leur vie. Pour sauver les nôtres. On les héroïse et applaudit pour leur sacrifice. Plutôt que de leur octroyer les moyens pérennes d’accomplir leur mission vitale. Toutes et tous participent à faire face à la crise sanitaire, assurer le ravitaillement et les soins pour toutes et tous. Du personnel de vente au service public, l’écrivaine met en avant ces professions qu’elle estime une fois encore oubliées et abandonnées par le gouvernement.

Ainsi tous niveaux confondus, les enseignant.e.s français.e.s gagnent 22% de moins que la moyenne des pays développés en milieu de carrière. «Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays:  les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF», salue Anne Ernaux.

Ecoutons-la s’insurger au nom des nécessités de la vie matérielle et des droits humains fondamentaux menacées si ce n’est ignorées. «Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et “rien ne vaut la vie” – chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale

Un autre monde est maintenant possible?

Au chapitre du «bâillonner durablement nos libertés démocratiques», l’historien humaniste israélien Yuval Novah Harari a déjà souligné dans les colonnes du Financial Times, le 20 mars dernier, que «les mesures prises dans l’urgence ont la mauvaise habitude de rester en place même après l’urgence, d’autant qu’il y a toujours de nouvelles menaces». Il mentionne ainsi les mesures prises en Israël lors de la guerre de 1948, dont certaines sont toujours en vigueur. Dans le cas de la pandémie actuelle, des gouvernements n’auraient guère de peine à arguer d’une possible «deuxième vague» pour maintenir, voire renforcer leur surveillance et arsenal policier, législatif répressif déjà mobilisé avec une ampleur inconnue depuis Mai 68 pour museler le mouvement des Gilets jaunes.

«Né d’un refus de l’injustice fiscale et d’une exigence sociale d’égalité, ce mouvement s’est emparé de la question démocratique centrale, celle du pouvoir présidentiel qui confisque la volonté de tous. C’est cette audace républicaine qu’une répression policière sans équivalent lui fait payer», relève le journaliste Edwy Plenel (La Victoire des vaincus). Ce dernier, contrairement à Annie Ernaux, ne veut pas envisager la suppression de la classe dirigeante, mais la rendre simplement plus morale, se cantonnant essentiellement à fustiger les dérives du présidentialisme.

Réagissant à l’allocution télévisée de treize minutes afin de répondre à la mobilisation des Gilets jaunes due à Emmanuel Macron, le 10 décembre 2018, Annie Ernaux  pose honnêtement, dès ses première lignes, sa prise en compte de la qualité dialectique et argumentative du Président: «D’un point de vue rhétorique, le discours d’Emmanuel Macron [du 10 décembre] était impeccable. Je dois avouer que je me suis moi-même surprise à le trouver très bon, à me dire qu’il “causait” bien… Il a reconnu “l’état d’urgence économique et sociale”, et y a réagi avec des mesures apparemment frappantes et précises, pour le moment, mais qui risquent de très vite devenir floues.»  (Libération, 11.12.2018). Mais très vite, dans un monde gavé de certitudes et de préjugés, le  doute s’installe chez la femme de lettres. Il se cristallise sur la dimension monarchique tant symbolique que réel, institutionnel du pouvoir élyséen. Si le Chef de l’Etat a voulu «montrer qu’il était toujours maître à bord… il ne représente plus les Français.» (ibid.).

Attesté par l’une des plus grandes spécialistes de la Révolution française, l’historienne française Mona Ozouf (France Inter, 03.06.2019), le lien se fait naturellement pour Annie Ernaux entre les sans-culottes de la Révolution française et les Gilets jaunes qui s’en réclament: «Depuis le soir de son élection et la cérémonie au Louvre, il manie les symboles monarchiques, la verticalité du pouvoir, etc. Cette symbolique s’est finalement retournée contre lui, avec ce peuple marcheur en route vers Paris, entonnant la Marseillaise et exigeant une forme de décapitation symbolique du monarque – ce qui peut bien sûr évoquer 1789.» (Libération, 11.12.2018).

En décembre 2018, deux mois après l’apparition du mouvement des Gilets jaunes, l’écrivaine relève, non sans acuité, l’instrumentalisation et le détournement de l’appellation à origine incontrôlée, nouveau monde. «Quand Macron ou d’autres parlent de nouveau monde, ils n’ont pas de mémoire. Mais cette mémoire revient quand on s’y attend le moins. Une vieille mémoire de la révolte et du désir d’égalité qui est bien plus vivante dans les couches populaires que dans la bourgeoisie. Quand j’étais enfant, je me souviens de ma mère disant: “On n’est plus au temps des rois.” C’était le pire régime qu’il soit. On avait tous en mémoire Victor Hugo, l’écrivain du peuple et de la République. Il n’y a pas de nouveau monde, ça n’existe pas, il y a un monde qui continue, se construit, et il contient le passé.» (Libération, 09.12.2018).

Écrire la vie malgré tout

Issue d’un univers ouvrier et paysan modeste, fille d’un cafetier et d’une épicière, Annie Ernaux fait des études en lettres, devient professeure certifiée, puis agrégée de lettres modernes. Dans ses ouvrages, cette écrivaine multiprimée a toujours mêlé son expérience intérieure, intime à la grande Histoire et au social. Ses livres abordent l’ascension sociale de ses parents (La Place, La Honte), son mariage (La Femme gelée) sa sexualité et ses relations amoureuses (Passion simple, Se perdre), son environnement (Journal du dehors, La Vie extérieure), son avortement clandestin (L’Événement), le journal d’une femme accompagnant sa mère dans la maladie d’Alzheimer (Je ne suis pas sortie de ma nuit), le décès de sa mère (Une Femme) ou encore son cancer du sein (L’Usage de la photo, en collaboration avec Marc Marie). Elle fait retour au lieu de son enfance et y rencontre ses habitants (Retour à Yvetot, arpente l’hypermarché et «la vie collective, subtile, spécifique, qui s’y déroule» (Regarde les lumières de la ville mon amour), avant de s’immerger dans l’été 1958, celui de sa première nuit tellurique sur terre avec un homme (Mémoire de fille). Aux yeux de l’écrivaine, «l’écriture, c’est l’instrument pour saisir, comprendre et montrer la vie. Ce n’est pas du tout pour faire un beau livre, mais faire un livre qui soit juste et qui soit vrai.» (Le Temps, 02.12.2011).

L’œuvre proustienne d’Annie Ernaux est parvenue à réunir une sorte de roman familial à l’évocation d’une incroyable justesse des rapports sociaux. Elle révèle ainsi l’évolution de la France sur un mode qui en dit souvent bien plus que bien des études sociologiques. L’écriture, chez elle, est un essai continument renouvelé de réconciliation pour conjurer les distances et clivages sociaux et culturels. Ce qui frappe est l’acuité «de son observation constante, attentive du monde alentour, de la société, du fait d’exister dans un environnement donné à un moment donné de l’histoire. Il y a une honnêteté profonde, une volonté vraie et puissante de témoigner simplement de l’existence humaine, et cela, de la manière la plus scrupuleuse possible.» (Le Temps, 02.12.2011).

En juillet 2011, Annie Ernaux soulignait: «Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle: le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie: je me suis servie d’elle, des événements, généralement ordinaires, qui l’ont traversée, des situations et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible.» C’est cette vérité sensible que l’écrivaine met aujourd’hui en première ligne de défense de ce qui constitue le sens même de nos vies et de nos engagements solidaires.

Bertrand Tappolet

Lettre d’Annie Ernaux du 30 mars, à lire et écouter sur France Inter: https://urlz.fr/cfaL
Site de l’écrivaine: www.annie-ernaux.org