Ecoles: réouverture controversée

Romandie • Le «pic épidémique» atteint ou non, le Conseil fédéral (CF) annonce la voie à suivre. Elle se révèle inquiétante sur l’ouverture des établissements scolaires notamment.

Il faut aller aussi vite que possible pour sauver les profits, quitte à être un peu lent sur les garanties. Le 16 avril dernier, le CF dévoilait sa «stratégie adaptative» de déconfinement pour que «la vie normale puisse reprendre son cours».

Elle consiste en trois étapes et débutera dès lundi prochain par la réouverture des cabinets médicaux, des services aux personnes, de certains magasins (jardinage et construction), des coiffeurs et des salons de beauté. Viendra ensuite, le 11 mai, la réouverture des écoles et de l’ensemble des commerces. Puis, le 8 juin sera l’occasion «de voir comment cela se poursuit».

Décisions contradictoires

Ces décisions politiques, amenées à évoluer en fonction de la situation épidémique, «s’appuient sur les dernières connaissances scientifiques (qui) évoluent», elles aussi, selon le chef du Département fédéral de l’intérieur, Alain Berset. Pour ce dernier, il s’agit de trouver un équilibre «très fin», que résume son désormais célèbre adage «aussi vite que possible mais aussi lentement que nécessaire». Il est donc question d’avancer lentement, afin de faire courir le moins de risques possibles à la population, et «en même temps» d’aller vite, pour en faire courir le moins de péril à l’économie, un délicat chemin de crête.

En Romandie, zone particulièrement touchée, cela sonne comme une dangereuse aventure. Le cas des écoles ici inquiète et fâche tout particulièrement. Pour les groupes Enseignement romands du Syndicat des services publics (SSP), il s’agit de faire passer les profits avant les considérations sanitaires, pédagogiques et sociales. «[C]’est la question de la santé qui doit primer. Or sur ce plan, les explications des autorités fédérales n’ont rien de convain-cant. A ce stade, rien ne permet d’affirmer que les prescriptions de santé pourront être respectées dans les écoles», écrivent-ils, soulignant des nombreuses questions pratiques telles que les récréations, les repas de midi, ou encore les lavabos «très rares dans certains bâtiments».

Pour eux, une ouverture au 11 mai «ne répond pas au principe de précaution et fait courir le risque d’une nouvelle propagation du virus au sein de la population tout entière». De plus, ils s’attendent à que l’on donne pour fonction première à l’école «d’occuper les enfants afin que les salarié.e.s retournent au travail…».

Le temps c’est de l’argent

A en croire le chef de la division «Maladies transmissibles» de l’Office fédéral de la santé publique, Daniel Koch, «jusqu’à maintenant tout ce que l’on sait sur les enfants c’est qu’ils ne tombent non seulement pas malades, mais ils ne sont pas infectés, donc ce ne sont vraiment pas des vecteurs».

Cette certitude, temporaire, est peu fondée scientifiquement pour l’infectiologue et président de la Société vaudoise de médecine, Philippe Eggimann. Dans Le Temps, il précise que bien que l’on sache les enfants moins souvent malades et moins gravement atteints, «il n’existe pour l’heure aucune donnée scientifique permettant de conclure s’ils sont des vecteurs de transmission ou non». A quoi il ajoute, «sans cela, on ne peut aboutir qu’à une réponse politique, et non scientifique».

Bien que les enfants ne courent que peu de risques, statistiquement parlant, la remise en marche du système scolaire va entraîner le redémarrage de tout un ensemble de situations de proximité sociale. De nombreuses personnes prendront les transports en commun pour accompagner leur(s) enfant(s) et se rencontreront entre parents devant les établissements. La logistique des parascolaires impliquera de remettre en contact un grand nombre de travailleur.se.s. Enfin, le choix d’une réouverture concomitante de tous les commerces ne paraît pas vraiment correspondre à la «lenteur» d’action «nécessaire» pour garantir une reprise sûre. Elle fait plutôt songer à une expérience politico- scientifique à l’échelle nationale.

Des souris et des profs

«Nous ne sommes pas des cobayes!», s’indigne la branche vaudoise Education de la fédération syndicale Sud. Elle demande que des mesures de protection sanitaires très claires soient prises. Et s’interroge ainsi quant aux élèves et professionnel.le.s dont les proches vivent sous le même toit et sont à risque. Ou sur comment s’organiseront les parents, travailleur.euse.s des écoles et de l’accueil (ou pas), qui n’ont d’autre solution de garde que des grands- parents de plus de 65 ans vulnérables.

«Les risques encourus ne sont pas explicités par les autorités», dénonce le syndicat qui prévient que si les mesures de sécurité, comme la généralisation des tests, ne sont pas «à la hauteur d’une véritable politique de protection de la santé (…)», il considérera qu’il s’agit d’une situation de conflit collectif de travail et saisira l’Organe de conciliation. Ceci pour «ouvrir la voie à toutes les mesures de lutte et de défense de l’intégrité et de la santé». «Nous résisterons et nous appellerons à la résistance», conclut-t-il dans son communiqué. Deux professeurs du cycle d’orientation genevois nous on fait part de leur envie de reprendre les cours en classe.

«Ce que j’aime, c’est le métier d’enseignant, c’est-à-dire être avec les élèves», nous confie le premier. Il s’inquiète de ceux qui étaient les plus en difficulté dans le monde d’avant, «et avec lesquels il est le plus difficile de maintenir le contact». Bien qu’une reprise le 11 mai ne l’inquiète pas vu son jeune âge, il est catégorique: «Cela correspond à abandonner les mesures pour les gosses. Quand la cloche sonne, ils se “roulent”’ les uns sur les autres. On ne fera pas de miracles.» Le second «comprend qu’il faille reprendre la production». Mais il aimerait toutefois que cela ne soit pas pour retomber dans les vieux travers sur les plans écologiques et sociaux. «Si c’est pour tout reprendre comme avant, c’est complètement débile!», souligne-t-il.

Merci Patron!

Pourquoi ne pas avoir attendu des données scientifiques supplémentaires et n’avoir pas préparé un ensemble des dispositions concrètes, à même d’apporter les garanties nécessaires? Le Centre patronal vaudois croit avoir la réponse: «Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses: beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation…(sic). Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentissement de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habitants qui n’ont aucune envie de subir plus longtemps cette expérience forcée de décroissance (…) il est néanmoins indispensable que l’activité économique reprenne rapidement et pleinement ses droits».

Allez au boulot! Retrouvons une «vie normale»! Au regard notamment des graves incertitudes sanitaires, de telles injonctions pourraient nuire gravement à la santé.