Les forçats du textile de retour à l’usine

Un quart des petites mains du textile s’étaient vues licenciées à la suite de l’annulation des commandes par les grandes marques. Sous pression des donneurs d’ordres et du patronat, les ouvriers sont contraints de retourner à l’atelier. A leurs risques et périls. (Par Lina Sankari, paru dans L'Humanité)

Le schéma du prêt-à-porter bon marché de masse, repose sur un renouvellement de l’offre de vêtements toutes les deux à six semaines dans le circuit mondial de distribution. (BIEN Pilipinas)

Parfois sans salaire depuis la fermeture des ateliers il y a un mois, des centaines de milliers de forçats du textile bangladais n’ont eu d’autre choix que de retourner à l’usine. Même sans respect des conditions minimales de sécurité sanitaire. Au Bangladesh, les pressions des donneurs d’ordres internationaux – les grandes marques de prêt-à-porter – ont eu raison des mesures de confine- ment. Pour voir repartir les profits, ils peuvent s’appuyer sur la peur de la faim ou des loyers impayés et la menace de la concurrence vietnamienne ou chinoise.

Les maillons faibles de la Fast fashion

502 fabriques ont ainsi rouvert, dimanche, pour compenser l’annulation d’au moins 3,1 milliards de dollars de commandes (2,85 milliards d’euros), alors que le textile représente 84% des exportations nationales et 4,1 millions d’emplois, soit le deuxième producteur après la Chine. Ce modèle de développement entièrement tourné vers les exportations révèle ses fragilités à l’aune de la crise. Un quart des salariés – majoritairement des femmes – auraient été licenciés sans indemnités ou mis au chômage partiel du fait de l’arrêt de l’activité. Ils sont les maillons faibles d’un secteur qui «repose sur une production à flux tendus et à profits immédiats. C’est en réalité toute une réflexion autour de ce modèle économique qui devrait être engagée», insiste Nayla Ajaltouni, coordinatrice du collectif Ethique sur l’étiquette. Le schéma de la fast fashion, le prêt-à-porter bon marché de masse, repose sur un renouvellement de l’offre de vêtements toutes les deux à six semaines dans le circuit mondial de distribution.

L’imbrication entre le pouvoir politique et économique est totale

En temps normal, le salaire minimum mensuel de 87 euros représente déjà cinq fois moins que le minimum vital. «Les grandes marques, qui profitent d’Etats défaillants en termes de protection sociale, fonctionnent à court terme. Face à la chute des ventes de vêtements, elles ont tout simplement annulé les commandes qui avaient pourtant été honorées. Elles se sont appuyées sur une clause de force majeure, alors que les contrats leur sont déjà extrêmement favorables», observe en outre Nayla Ajaltouni dont le collectif demande aux grandes marques de rééchelonner leurs commandes, d’accompagner leurs sous- traitants dans le versement des salaires et des éventuelles indemnités, d’assurer la protection ou le droit à un arrêt maladie pour les travailleurs présentant les symptômes du Covid-19. Or, un tiers des députés sont propriétaire d’usines.

«L’imbrication entre le pouvoir politique et économique est totale. Les députés sont juges et parties, et contribuent à faire en sorte que les lois sur la protection sociale n’évoluent pas pour ne pas perdre des parts de marché», note Nayla Ajaltouni. Une pression maximale a ainsi été exercée par le patronat national. Les syndicats redoutent toutefois une hausse des contaminations alors que Mohammad Hatem, vice-président de l’Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh (BGMEA), également à la tête d’un atelier qui sous-traite les commandes du britannique Primark, enjoint à la reprise, quel qu’en soit le coût sanitaire: «Nous devons accepter le coronavirus comme une réalité de la vie. Si nous n’ouvrons pas nos usines, il y aura une crise économique.»

Manifestation et blocages à Dacca, N’ganj, Savar et Gazipur

En plus d’usines souvent mal ventilées où les postes de travail sont contigus, 76% des directions versent toujours les salaires en espèces. Pour y prétendre, les ouvriers doivent faire le pied de grue dans de longues files d’attente ou descendre en masse dans la rue pour exiger les arriérés. Selon la BGMEA, 87% du personnel de l’habillement auraient touché leur salaire de mars après plusieurs jours de manifestation et de blocage à Dacca, N’ganj, Savar et Gazipur. La BGMEA aurait demandé aux fabricants de ne réintégrer que les travailleurs vivant à proximité des petites usines afin d’éviter la contagion dans les transports et sur les lieux de production plus importants mais, selon les syndicats, de nombreux employés, confinés dans leur village natal, ont été joints par téléphone afin de regagner leur poste à Dacca ou ses environs. A leurs risques et périls.

 

Incertitudes au Cambodge

«Le Cambodge n’a encore reçu aucune commande d’acheteurs pour les mois de mai et juin, ainsi que pour un avenir prévisible. Nous pouvons conclure que les exportations de vêtements et de chaussures seront durement touchées au cours du deuxième trimestre de cette année», a déclaré cette semaine le porte-parole du ministère du travail cambodgien, Heng Sour. Face à ces incertitudes, près de 130 entreprises regroupant près de 100’000 travailleuses pourraient suspendre leurs activités. Face à cette situation, le gouvernement et les propriétaires d’usines ont convenu de fournir un salaire minimum de 70 dollars par mois pour chaque travailleuse suspendue. Le gouvernement contribuera à hauteur de 40 dollars et les 30 dollars restants sont à la charge des patrons.

(Réd.)