Précaires et mobilisés ignorés

Genève • La réponse à la crise du rectorat de l’Université quant aux examens ne prend pas en compte des situations difficiles. Témoignages d’étudiant.e.s.

Le rectorat n’a proposé aux étudiant.e.s que des aménagements minimaux face à l’épidémie. (Albinfo)

La Conférence universitaire des associations étudiantes (CUAE), syndicat et faîtière étudiante de l’Unige appelait à la validation de tous les enseignements ce semestre, ainsi que l’obtention de tous les crédits universitaires liés à ceux-ci (voir Gauchebdo 13).

Le rectorat en a décidé autrement, en donnant la possibilité de prendre un congé académique, sans justification, et en «annulant» les examens qui seraient échoués. Pour la CUAE, ces modalités ne permettent pas de tenir suffisamment compte des étudiant.e.s confronté.e.s aux plus grandes difficultés sociales ou les plus mobilisé.e.s par la crise sanitaire (voir Gauchebdo 17). Les retours du terrain semblent lui donner raison.

Vie étudiante, la débrouille

Maria*, la trentaine, a décidé de reprendre des études qu’elle avait dû abandonner dix ans plus tôt. En première année de bachelor Sciences de l’éducation, elle souhaite travailler dans la formation pour adultes. Avant la pandémie, cela représentait déjà un défi. En effet, pour subvenir à ses besoins, Maria travaille comme serveuse dans un bar les vendredis et samedis, soit une quinzaine d’heures par semaine. Avec cet emploi, elle joignait tout juste les deux bouts avec environ 1’200 francs par mois. A cette modique somme, s’ajoutaient les pourboires et quelques extras «au black» qui ont désormais disparu.

Elle estime faire partie des personnes «chanceuses», car elle touche, aujourd’hui, un chômage à hauteur de 1050 francs. Toutefois, elle craint que ce montant ne diminue puisqu’elle avait encore pu travailler au début du mois de mars. Vivant en collocation avec son conjoint, lui aussi mis au chômage par la crise, elle souligne qu’en se «serrant les coudes», il est possible de se nourrir à peu près correctement. Maria s’estime également heureuse de pouvoir bénéficier d’aides ponctuelles de la part de ses parents, qu’elle entend bien rembourser un jour. Ceci dit, elle reconnaît que souvent, lorsqu’ils lui demandent si elle a besoin de soutien, elle répond que «tout va bien» pour ne pas les inquiéter.

Examens décisifs

Pour elle, les prochains examens seront décisifs. Bien que le rectorat ait décidé de la possibilité de prendre un congé et que les échecs ne compteraient pas, Maria ne peut se permettre de prolonger son cursus. «J’ai plus de 30 ans et reprendre a déjà nécessité de nombreux sacrifices», souligne-t-elle, en évoquant le peu de temps qu’elle peut passer avec son conjoint ou sa famille, et les rares plaisirs qu’elle «s’offrait» jusque-là. «Ils se résumaient souvent à un café avec des amis en semaine», nous confie-t-elle avant d’expliquer qu’après le travail, elle était trop fatiguée pour sortir et que le dimanche, elle restait à la maison pour réviser ses cours.

Ces conditions de vie et difficultés financières ainsi que le manque de temps pour soi et ses proches, elle ne se sent donc pas de les prolonger. Il lui faudra en conséquence réussir ses examens ou renoncer à ses études.

Sentiment d’injustice

Paul* a 24 ans et est étudiant de 2e année en Relations internationales. Il a été mobilisé par la protection civile sur une longue durée en assistance aux hôpitaux universitaires. Ses missions consistent en la désinfection des ambulances et la surveillance des bâtiments. Etant mobilisé 32 heures par semaine, et parfois jusqu’à 40, il ne lui est possible de se consacrer à ses prochains examens que de «manière parcellaire».

Pour lui, la prolongation d’un semestre mise en place est «trompeuse». «On nous en donne un supplémentaire, mais pour en réalité en faire deux», s’indigne-t-il. Le jeune homme explique que les examens qu’il n’a pas pu valider en janvier sont reportés à janvier prochain s’il prend un congé. Ce dernier implique qu’il lui faudra se réinscrire aux cours du semestre d’automne en plus de la suite normale de son cursus.

Il a ainsi calculé qu’il devra valider 60 crédits, soit l’équivalent d’une année en un semestre. «La seule solution qui prenne réellement en compte le poids de notre engagement pour la société actuellement serait la validation en bloc avec des examens formatifs», ajoute-t-il.

A ces problèmes académiques liés à son engagement, s’ajoute une autre difficulté. «Financièrement c’est très compliqué», admet-il. Il dépend essentiellement de ses parents avec lesquels il vit, faute de moyens. Eux aussi doivent affronter la crise. Ainsi, sa mère travaillant dans le tourisme est aujourd’hui sans revenu. De plus, il appréhende ses 25 ans avec une certaine anxiété, puisque plusieurs aides, telles que les allocations familiales cesseront à ce terme.

Ici encore, prolonger son cursus n’est pas une option viable. Pour Paul, à la solution «trompeuse» offerte par le rectorat, s’ajoute un sentiment d’injustice. La faculté de médecine a ainsi décidé la validation en bloc, avec examens formatif, à partir de la deuxième année, pour les élèves ayant la moyenne jusqu’à présent à leur contrôles continus. «Beaucoup des étudiants avec nous sur le terrain sont en médecine et ils n’ont plus de soucis à se faire, puisqu’ils ont validé. Nous, on est coincés», conclut-il. Selon la CUAE, ces situations d’inégalités face aux études concernent de nombreux.ses étudiant.e.s. Elles étaient non seulement prévisibles mais surtout prévues par le syndicat.