Une humanité si fragile

Pandémie • Un système arrogant sous-estimant la fragilité biologique de l’être humain a grandement favorisé la crise sanitaire, sociale et économique actuelle et à venir. (Propos recueillis par Sergio Ferrari, Traduction Rosemarie Fournier)

«Nous avons vécu avec la confiance typique de l’arrogance de la société de consommation, imposée par la mondialisation néolibérale», estime Bernard Borel. (Francisco Àvia / Hospital Clínic)

Docteur en pédiatrie et titulaire d’une maîtrise en santé publique, le vaudois Bernard Borel compte une expérience de plus de 40 ans dans sa profession. Il a réalisé de nombreuses missions de coopération en Asie, Afrique et Amérique latine, tant pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que pour diverses organisations non gouverne- mentales.

Au cours de votre expérience médico-sanitaire, avez-vous déjà été confronté à une situation comme celle que nous vivons actuellement?

Bernard Borel  Je pense que personne n’a jamais vécu une telle expérience. Même si le monde a connu une alerte sérieuse en 2009 avec la grippe H1N1, celle-ci en fin de compte, n’a heureusement pas été aussi grave que prévu. De plus, un vaccin avait rapidement été découvert. A l’exception de quelques spécialistes, il n’y avait donc aucune prise de conscience au niveau politique ou social de ce qui pouvait se passer avec ce type de pandémie. Au cours des 50 dernières années, nous avons vécu avec la confiance typique de l’arrogance de la société de consommation, imposée par la mondialisation néolibérale, oubliant notre propre fragilité bio- logique en tant que société humaine.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus dans la crise actuelle?

La sous-estimation de la gravité de l’épidémie par l’Organisation mondiale de la santé dans les tous premiers temps, puis par presque tous les gouvernements. De même que la difficulté d’apporter une réponse concertée au niveau régional, prouvant ainsi le manque de préparation. Le Covid-19 nous a littéralement pris par surprise.

Tout le monde pensait que c’était le problème de l’Autre, mais soudain, il était là, se répandant à un rythme rapide dans le monde entier. Comme il s’agissait d’un nouveau virus, on ne pouvait pas vraiment prévoir l’évolution de la maladie. Puis, il est apparu clairement que ce virus était très contagieux, qu’il n’y avait pas de traitement spécifique et qu’il pouvait être mortel. Cela a entraîné un mouvement de panique – en Europe du moins – car ce virus s’est attaqué à tout le monde de la même manière, riches et pauvres. En fin de compte, les gouvernements n’ont eu d’autre choix que d’imposer un confinement, avec différentes nuances, afin d’arrêter la propagation du virus et d’éviter autant que possible de sur- charger les hôpitaux. Cela a conduit à une semi-paralysie de l’économie de 25% en Suisse par exemple, selon des premières estimations prudentes, et pas moins de 35% en France. En perspective, cette pandémie aura un impact bien plus important que celui produit par la crise financière de 2008. Dans l’Europe prospère de ces 50 dernières années, cette situation semble être du jamais vu.

Du point de vue européen, la pandémie semble donner une leçon: aucun pays riche ou nulle «puissance» ne peut sous-estimer son impact.

C’est exact. Elle nous rappelle que nous sommes tous des êtres humains, avec notre propre fragilité biologique. Dans ce cas, deux éléments importants sont en jeu. Il s’agit d’identifier quelle population est la plus exposée aux complications (puisqu’il s’agit d’une maladie sans traitement spécifique) et comment le système de santé peut faire face à une énorme vague de patients. Heureusement, les enfants ont peu de symptômes; mais ce sont les personnes âgées qui meurent le plus. En Europe, en raison de la tendance démographique actuelle, cette catégorie de la population est particulière- ment importante.

A cela s’ajoute qu’au cours de la dernière décennie, les systèmes de santé publique ont fait l’objet de nombreuses critiques, accusés d’être «coûteux et inefficaces». Il en a résulté de nombreuses réductions de lits d’hôpitaux et d’emplois dans ce secteur, dans toute l’Europe mais surtout dans les pays du sud du continent (Italie, Grèce, Espagne et France). Le coût de cette vision néolibérale et à courte vue des soins de santé est maintenant évident.

Mais il y a quelque chose d’encore plus important. Cette pandémie est due à notre économie mondialisée. Les vecteurs ont été les voyageurs aériens, principalement les cadres des grandes sociétés transnationales et des différents gouvernements, ainsi que les touristes du soi-disant premier monde Les vecteurs n’ont pas été les migrants économiques ou climatiques, ni les réfugiés qui fuient les conflits et frappent aux portes de l’Europe ou des Etats-Unis.

Face à cette crise, un débat s’est ouvert sur le rôle de l’Etat et de la santé en tant que bien public.

Dans le premier monde, le secteur de la santé représente un «marché» important. Le secteur privé, qui exerce un fort lobby dans les parlements, n’a pas cessé de critiquer le système public comme étant inefficient. Mais ce même secteur n’a jamais voulu prendre en charge les cas qui nécessitent des soins intensifs. On opère à la chaîne dans les hôpitaux privés et sans délai, par exemple les hanches, car la population âgée est nombreuse et ce type de chirurgie est très rentable. S’il y a des complications, on transfère immédiatement les patients vers le service public.

Ces mêmes secteurs ont réussi à convaincre la classe politique – avec un certain soutien public – que le système de sécurité sociale était trop cher et qu’il fallait réduire les budgets. Cela s’est traduit par une baisse de moitié du nombre de lits d’hôpitaux en dix ans, de réductions systématiques de personnel et une baisse des salaires (souvent en externalisant des services, comme la buanderie, la cui- sine ou le nettoyage). Un médecin peut gagner plus en travaillant dans le secteur privé, sans faire de gardes, que ses pairs des hôpitaux publics qui s’occupent des urgences. Beaucoup d’entre eux ont déserté le secteur public.

En France, le secteur public était déjà surchargé.

Aujourd’hui, face à la pandémie, il est clair que le secteur public est en première ligne pour mener la lutte contre l’épidémie, même s’il ne dispose pas vraiment des ressources nécessaires. En France, par exemple, tout au long de l’année 2019, le secteur des urgences des hôpitaux a protesté en permanence contre la surcharge, mais le gouvernement n’a pas réagi, même en dépit d’importantes grèves. Aujourd’hui, vous voyez le chaos ambiant.

Les gens commencent à réaliser la gravité d’avoir laissé le secteur public sans ressources suffisantes. En Suisse, il faut relever la réactivité du secteur public qui a pu faire face, même dans les soins intensifs, à l’afflux de patients. Cette pandémie a encore mis en évidence la fragilité de l’approvisionnement des systèmes de santé en Europe: 80% des médicaments sont produits en Inde ou en Chine, presque 100% des masques proviennent de Malaisie; la solution hydro-alcoolique (pour désinfecter les mains) est égale- ment importée. Le stockage semble être coûteux, d’où la pénurie de fournitures de tests et de médicaments dans de nombreux pays européens.

Qu’en est-il de l’impact économico-productif de la crise?

La crise économique commence déjà à se faire sentir ici aussi. Elle va toucher beaucoup plus les petites entreprises et les indépendants. Ils ne peuvent pas travailler en raison du confinement, mais ont des charges fixes à payer. Il s’agit d’une situation très particulière, car l’arrêt de la production n’est pas dû à un manque de demande, mais à une décision politique – aussi correcte soit- elle. D’où la responsabilité essentielle que les Etats devraient assumer pour financer ces secteurs plus fragiles par des subventions ou des prêts non remboursables (en totalité ou au moins pour une partie significative d’au moins deux tiers). Sinon, beaucoup de ces entreprises et activités feront faillite et la précarisation de la société s’accentuera. Malheureusement, ce n’est pas ce qui est prévu. Globalement, les gouvernements vont s’endetter afin de garantir les prêts qui vont être accordés par les banques privées. Le problème de liquidité à court terme sera résolu, mais la dette restera, renforçant le pouvoir du système financier.

Va-t-on vers une sévère politique d’austérité?

A long terme, la dette publique sera l’occasion pour la droite conservatrice d’exiger des budgets d’austérité et des coupes sociales. Il en sera de même avec les initiatives du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale: financement de pays ayant peu de ressources pour faire face à la crise Covid-19 – en particulier en Afrique, mais aussi en Amérique latine – et renforcement du mécanisme de la dette. Une lourde épée de Damoclès pèsera sur les populations.

La crise actuelle peut-elle provoquer une logique de rupture et favoriser les mouvements sociaux?

On peut l’espérer, mais cela ne se fera pas sans combat. Le système économique est paralysé, mais l’appareil productif est intact et la demande existe toujours. Le système financier s’organise pour maintenir ou accroître son pouvoir. Mais la société civile et les mouvements sociaux vont sortir renforcés de cette crise, car elle a clairement mis en lumière nombre de revendications sociales parmi les plus fortes. Non seulement la défense de la santé en tant que service public, mais aussi la lutte contre le changement climatique. Lorsque l’économie s’arrête, on peut voir que la nature reprend un peu vie. C’est pourquoi je suis convaincu que nous devons apprendre à vivre dans ce monde d’une manière différente. Avec cette crise et avec le mode de vie actuel, nous voyons que l’être humain est la première victime de l’irrationalité du système hégémonique.