Appels au salut commun

Luttes • Las du système dominant et des dégâts qu’il entraîne, de nombreux collectifs sont vent debout pour faire du drame en cours un levier de changement sociétal.

La «Grève pour l’Avenir» lance «l’alarme climatique» le 15 mai pour rappeler l’urgence de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. (Gustave Deghilage)

Arrivé à un certain degré, [le capitalisme] engendre de lui- même les agents matériels de sa dissolution. A partir de ce moment, des forces et des passions qu’il comprime, commencent à s’agiter au sein de la société. Il doit être, il est anéanti», écrivait Karl Marx dans Le Capital en 1867. Il se pourrait que ce moment approche.

A travers toute la Suisse, comme ailleurs, fleurissent de nombreux appels, manifestes et pétitions pour changer son logiciel ultralibéral et mettre un terme aux dégâts qu’il génère sur les humain.e.s, les sociétés et l’environnement. Lundi dernier, à l’occasion de la réouverture du Parlement, de nombreux.ses Suisse.sse.s ont répondu à «l’Appel du 4 mai “pour un redémarrage humaniste local et durable”», dont la pétition comptait mercredi près de 60’000 signatures. Depuis fin avril, «le Manifeste d’Après» du réseau Genevois de l’économie sociale et solidaire Après-Ge (ESS) se répand à travers de multiples canaux virtuels. Le 15 mai prochain, se tiendra une mobilisation en ligne pour l’environnement et la justice climatique à l’appel de la Grève pour le climat (Climatstrike) notamment.

On pourrait encore citer la pétition de Greenpeace pour que «le soutien apporté à l’économie tienne compte du climat», ou celle du Parti du tra- vail (PST-POP) afin de taxer les grandes fortunes (voir GH 14). Toutes ces initiatives ont en commun de vouloir saisir la douloureuse occasion que constitue la crise du Covid- 19 pour bâtir un monde plus juste, équitable et durable, en faisant dérailler «la machine» afin de nous éviter de retourner à «l’anormale».

Reprise économique plus sociale

Pour les initiant.e.s de «l’Appel du 4 mai» après des semaines de semi- confinement qui ont bousculé nos habitudes, il ne faut pas laisser «le monopole de la parole» aux milieux économiques, qui pressent pour «un redémarrage rapide du système en mode business as usual, un soutien aux grandes entreprises, négligeant trop souvent les familles et les indépendant.e.s». Ils·elles souhaitent que fort.e.s de nos expériences de «l’essentiel et du superflu», nous ayons constaté que nous dépendons de professions souvent peu valorisées, liées à l’alimentaire ou à la santé. Ils·elles espèrent également que nous ayons pris conscience de l’importance du rôle des femmes dans la société et les foyers, qui «trop souvent» ont à cumuler travail rémunéré et travail domestique.

Enfin, ils-elles s’attendent à ce que nous ayons réalisé que «l’abondance de nourriture n’était pas immuable» et qu’elle provenait d’une nature «malmenée par la poli- tique d’économie globalisée soutenue par nos gouvernements».

Face à ces constats, les signataires en appellent aux parlementaires pour qu’ils·elles mettent en place une reprise économique plus sociale, qui valorise les professions «essentielles», reconnaisse le rôle «fondamental» du travail domestique et soutienne les «oublié.e.s» des programmes de sou- tiens comme les «petit.e.s» indépendant.e.s. De plus, ils·elles revendiquent que la reprise soit plus locale, en ce qu’elle favorise les circuits courts (du producteur au consommateur) et réduisent les dépendances internationales en termes d’alimentation ou de produits médicaux, par exemple. Enfin, ils·elles en appellent à une relance écologique qui conditionne les soutiens à des activités économiques durables.

L’égalité veut d’autres lois

Même son de cloche du côté de l’ESS qui, dans son manifeste, appelle à un New Deal écologique et solidaire, en référence à la politique interventionniste de l’administration du président Roosevelt au moment de la Grande dépression dans les années 30. Ce manifeste, qui soulève les mêmes problématiques que l’Appel du 4 mai, est toutefois plus détaillé et constitue quasiment un programme politique.

Ainsi, il appelle à la construction d’un modèle économique qu’il qualifie de «sobriété solidaire». Ce dernier quitterait le pétrole et le nucléaire pour la sobriété énergétique et les énergies renouvelables. Et mettrait fin à la finance spéculative pour faire place à une finance durable dont l’impact écologique et social serait positif. Cette politique économique serait, entre autres, fondée sur la mutualisation et la coopération, au travers de coopératives de production, d’habitat, de consommation.

Parmi les nombreuses propositions concrètes de l’ESS, qui a fondé la monnaie locale Le Léman, on trouve l’idée qu’une partie des aides financières soit versée dans ce type de liquidités afin de s’assurer que cet argent contribue avec certitude à développer des circuits courts et durables. Le réseau propose également la mise en place d’une plateforme d’échanges de biens et de service en mesure de concurrencer des géants comme Amazon, tout en respectant des exigences de solidarité et de durabilité.

Vers les luttes finales?

Sur le front climatique, la «Grève pour l’Avenir», qui devait avoir lieu le 15 mai prochain, devra finalement être reportée. Cette dernière avait été lancée par Climatstrike notamment, et devait être un premier jalon vers une grève générale. Toutefois, les organisateurs et organisatrices de la section neuchâteloise qui souhaitent tout de même «marquer le coup», ont décidé de s’adapter à la situation et lancent «l’alarme climatique». Ainsi, ils·elles appellent à faire un maximum de bruit aux fenêtres et balcons, vendredi 15 mai à 11h59. Les participant.e.s sont ensuite appelé.e.s à manifester en ligne, en utilisant le hashtag (mot-dièse) #ChallengeForFuture pour partager slogans et pancartes sur les réseaux sociaux, en attendant de pouvoir prendre la rue.

Chaque jour le modèle dominant perd des adeptes et les alternatives gagnent en force. Hier éclatées, ces dernières convergent aujourd’hui, pour charpenter un avenir en commun qui risque fort de dépasser les frontières et qui sait redéfinir le genre humain.