Les SDF russes face à la pandémie

Russie • Le 2 mai, le pays comptait un total de 124’000 personnes contaminées par le Covid-19. Pour les sans-abri de Saint-Pétersbourg, la situation est très difficile. (Par Pierre Jaccard)

En plus de son centre d’accueil qui abrite une cinquantaine de démunis, le centre de nuit de Nochlechka recueille lui aussi une trentaine de sans-abri. (DR)

«En quinze secondes tout a disparu. Il n’y a plus rien à manger ou si peu. Les invendus des supermarchés sont dérisoires, on se bat pour des fruits pourris», raconte Tatiana, le ventre vide. Une litanie répétée par des milliers de bouches, la nourriture est de plus en plus rare pour les sans-abris de Saint-Pétersbourg.

S’il y a une population à risque, c’est bien celle des sans-logis. Dans la ville impériale, comme partout dans le monde, le coronavirus frappe sans miséricorde les plus démunis, touchant plus de 60’000 personnes totalement oubliées par l’administration. Aucun filet social étatique n’est là pour leur venir en aide.

Déjà, en temps normaux, cette population est ignorée par les autorités. Alors en ces temps incertains, cette indifférence s’apparente à de la non-assistance à personne en danger. «Quelle angoisse, surenchère Sasha, imaginez-vous, nous sommes dans la rue, le Corona est en ville, et nous n’avons aucune possibilité de nous protéger, de nous confiner, j’en ai la peur au ventre. Et comment nous alimenter? Tout est fermé, même les poubelles sont vides.» Face à cette cruelle constatation, l’ONG Nochlechka a lancé une action à Saint-Pétersbourg et à Moscou.

Vaste mouvement solidaire

L’association appelle la population à nourrir les sans-abris. «Déposez des kits de survie contenant nourriture, articles de toilette, si possible masques et désinfectant en des lieux clés de ces deux villes. Une recommandation importante: écrivez à la main et attachez solidement à l’extérieur du sac une notice explicative afin d’informer que son contenu est pour les sans-abris. Si non, les éboueurs risquent de les jeter. De plus le sans-logis saura que c’est pour lui», précise le message.

Et cela marche, nous dit Andreï Chapaev responsable de l’aide humanitaire de l’ONG. «Nous sommes surpris de l’immense élan de solidarité rencontré. Et c’est tant mieux ajoute Andreï, les sans-logis sont de plus en plus nombreux. Beaucoup se sont retrouvés dans la rue récemment. Avant l’épidémie, la plupart n’avaient pas d’emploi fixe, vivotaient de petits boulots informels. Aujourd’hui ils n’ont plus rien.»

Absurdité bureaucratique

Face au Covid-19, Grigory Sverdlin, directeur de Nochlechka, a participé il y a peu à une réunion mise en place par le gouvernement de la Fédération de Russie. Une rencontre présidée par la vice-Premier ministre Tatyana Golikova et consacrée au travail social de rue avec les SDF en temps d’épidémie. Il en est ressorti qu’il n’existe aucune réglementation sur ce type d’action. Pour cette raison, les institutions de l’Etat ne peuvent pas travailler elles-mêmes dans la rue. Elles ne peuvent même pas le demander à des organisations caritatives, car de telles options d’aide ne figurent tout simplement pas sur la liste des services socialement utiles. Donc on ne fait rien.

Actions de survie

Face à une telle inaction incompréhensible, Nochlechka mène plusieurs actions de front pour faciliter un peu la survie des sans-abris. En plus de son centre d’accueil qui abrite une cinquantaine de démunis, son centre de nuit recueille lui aussi une trentaine de miséreux. De plus son bus de nuit maraude quotidiennement dans les banlieues pétersbourgeoises. Ces actions permettent d’apporter nourriture, soins de premières urgences et réconfort. Les mesures d’hygiène sont strictes, les prises de température systématiques, les distances sociales respectées autant que se peut. Le coronavirus est un marqueur impitoyable des inégalités sociales, peu importe où, que ce soit à Saint-Pétersbourg, Bogota, Calcutta ou même à Genève, Lausanne, Zurich, le virus exacerbe, sans état d’âme, la misère de millions d’êtres humains.

Infos sur www.suissesolidaire.org