Précarité au grand jour

Suisse • La crise sanitaire et sociale a mis en lumière des populations dites «invisibles» et en grande difficulté. La Caravane de solidarité et Table suisse sont en première ligne pour défendre la vie des personnes démunies.

Depuis quelques semaines, l’association genevoise la Caravane de solidarité distribue hebdomadairement des sacs indispensables à la survie quotidienne des plus démunis et de leurs familles. Ils contiennent des denrées alimentaires essentielles, riz, pâtes, huile, deux boîtes de sauce tomate et des produits d’hygiène courants pour une valeur de 20 francs.

Le samedi 2 mai, ils étaient encore 2200 à se presser aux Vernets pour se procurer leur viatique. Fondatrice en 2015 de l’association, qui avait pour but d’aider les migrants dans les Balkans, Silvana Mastromatteo est engagée dans l’action sociale depuis des années. «J’ai été au lancement en 1997 de la Maison Kultura, centre d’accompagnement et de soutien associatif. A l’époque, il nous arrivait de prêter la cuisine à des personnes sans statut légal, qui avaient perdu leur emploi, pour leur permettre de gagner un petit appoint», explique la militante.

Elle rappelle qu’au fil des ans, Genève a connu des vagues de communautés latino-américaines. «Des Colombien.ne.s sont venus en Suisse après le tremblement de terre de 1998, puis des Equatorien.ne.s, des Péruvien.ne.s et finalement des Bolivien.ne.s.et des ressortissant.e.s d’Amérique centrale».

L’enquête conduite sur le site de la patinoire le 2 mai par les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et MSF a montré que les personnes migrantes sans statut légal représentaient 52% des participants, mais nombre de répondants avaient un statut accordant le droit à l’aide sociale (citoyens suisse: 3.4%, résidents avec titre de séjour: 28.3%, requérants d’asile: 4.3%).

Histoire d’une solidarité

Mais quel a été le déclic de cette action d’entraide? «Rapidement, vers la fin mars, des migrant.e.s, qui ne recevaient plus de salaire de la part de leur employeur, nous ont alertés de leur manque de ressources. Nous avons décidé de mettre en place une première distribution de 120 colis de vivres qui contenaient même des produits frais de l’union maraichère et de Biscotte à Vinzel (VD) le 4 avril dans la rue, puis ensuite aux Vernets, du fait que la plupart des associations d’entraide avaient fermé leurs locaux, ne maintenant qu’une permanence téléphonique», précise Silvana Mastromatteo.

Depuis cette date, d’autres partenaires se sont joints à cette initiative privée. «Le 24 avril, la Ville de Genève s’est investie, en assurant la coordination de la distribution. L’Etat a promis de débloquer des fonds. Aujourd’hui, 35% de notre réserve de denrées provient de la Fondation Partage – Banque Alimentaire Genevoise, le reste de dons privés. Nous pouvons même compter sur des sapeurs-pompiers volontaires pour maintenir la distance sociale nécessaire.»

La Caravane de solidarité prévoit de continuer ses distributions jusqu’au 6 juin. «Dans le cas où il y aurait une deuxième vague de Covid-19 en septembre, nous nous remettrions à la tâche», assure Silvana Mastromatteo. «Nous avons appris que les employeurs – notamment dans les missions diplomatiques – rappelaient leurs salarié.e.s. Ce qui est plutôt bon signe. La plupart de ces migrant.e.s sans statut légal ne veulent recourir à aucune aide sociale, qui pourrait compromettre un processus de régularisation, mais ils-elles sont la plupart très résilient.e.s et vont sans doute quitter le dispositif. En revanche, on peut craindre une augmentation de personnes titulaires d’un permis F ou N relevant de l’asile, ou même de permis B travaillant dans la restauration ou dans des secteurs touchés par la crise économique», relève notre interlocutrice.

Et pour l’avenir? «Mon but reste bien évidement une régularisation collective des sans-papiers, si utiles à l’économie ou la réactivation de l’opération Papyrus (qui avait permis la régularisation en 2018 de 2390 personnes à Genève suivant des critères stricts, ndlr), explique, à titre personnel, Sivana Mastromatteo.

Augmentation de la demande

La situation d’urgence de plus démunis est aussi préoccupante dans le canton de Vaud selon Baptiste Marmier, responsable suisse romand de l’association Table suisse. L’organisation a été créée en 2001 pour récupérer auprès de la grande distribution ou des grossistes des aliments excédentaires redistribués ensuite à 510 institutions sociales dans toute la Suisse, hors Genève, comme les épiceries Caritas, la Fédération vaudoise des Cartons du Cœur ou des associations locales comme l’Etape à Vevey.

«Nous ne bénéficions d’aucune subvention publique dans notre travail. Notre activité dépend uniquement de dons privés», rappelle le responsable. «Depuis le début de la crise, nous avons enregistré une augmentation des volumes de nourriture distribuée, mais nous avons quand même pu y faire face et tenir sur la longueur, en maintenant une qualité irréprochable. Pour nous, il est important de pouvoir livrer des produits frais de meilleur qualité nutritionnelle que les seules pâtes à ceux et celles qui en ont besoin, même si cela exige une plus forte logistique, notamment en transports frigorifiés», souligne encore le responsable.

Depuis le début de la crise, Baptiste Marmier constate une augmentation des usagers sur les points de distribution d’aliments dans le canton de Vaud et notamment à Vevey. D’autant plus ce que certaines structures d’aide – notamment dans le Chablais ou le Valais ont été fermées, forçant les usagers à rallier les structures encore ouvertes comme sur la Riviera. «Avec la crise du Covid-19, nous avons vu aussi apparaître de nouveaux publics et profils. Outre les personnes à petit salaire, qui ont vu leur revenu amputer de 20% au chômage, nous avons aussi des personnes sans-papiers, qui n’ont plus d’entrée de revenu. Pour finir, il y a des personnes qui ont des problèmes temporaires liés au retard de leur versement de leurs pensions de l’AI ou du RI.»

Baptiste Marmier ne s’attend pas à une amélioration rapide de la situation, malgré le déconfinement progressif de l’économie. «On devrait enregistrer une demande élevée pendant pas mal de temps, du fait que les personnes ne sont pas sûres de retrouver tout de suite un emploi, notamment dans le secteur du travail au noir».

Revenant sur les images choquantes des files d’indigents à Genève, il considère que cette soudaine visibilité a permis de faire apparaître la vérité de cette pauvreté invisible. «En Suisse, les statistiques officielles font état de 700’000 personnes en situation de pauvreté. En 2018, ce seuil de pauvreté se situait en moyenne à 2293 francs par mois pour une personne seule et à 3968 francs par mois pour un ménage avec deux adultes et deux enfants. Je suppose qu’en temps normal, les 2000 personnes qui sont passées aux Vernets recevaient une aide des Colis du cœur, mais comme cette structure n’opérait plus de distribution physique pendant un certain temps, les bénéficiaires se sont soudainement retrouvés mis en lumière à l’occasion de la distribution collective de la Caravane de solidarité».