Le bruit sourd des bottes

France • Les récentes actions de la police envers des avocat.e.s, des journalistes et des citoyen.ne.s inquiètent au pays des Droits de l’Homme.

Les agissements et violences de la police française ont comme un air de «1984». (Wikimedia)

Samedi, la Préfecture de police de Paris inaugurait sur Twitter un compteur du nombre de personnes verbalisées dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire. Pour son premier jour, il indiquait que 16 personnes avaient écopé de 135€ d’amende pour ne pas avoir respecté l’interdiction des rassemblements de plus de 10 personnes dans l’espace public. Il s’agissait en fait de deux avocates et leurs clients, accompagnés de quelques proches, qui discutaient devant le Tribunal Judiciaire. «Honteuses verbalisations […] lors d’une rencontre à titre professionnel, pourtant autorisée par le décret du 11 mai 2020, alors que je rem- plissais ma mission d’avocate en informant les proches de mes clients déférés», a réagi vivement sur le réseau social, Me Hanna Rajbenbach, avocate au Barreau de Paris. Ses trois clients avaient été privés de liberté durant 48 heures pour avoir soutenu les soignants lors d’un rassemblement devant un hôpital de la capitale, avant d’être relâchés après un classement sans suites de leur affaire.

Dans la possible crainte d’une mobilisation de soutien aux prévenus, il a été décidé d’envoyer la Brigade de Répression de l’Action Violente Motorisée, abrégée BRAV-M, amender au mépris des droits de la défense. Ce groupe de la police, qui rappelle à certains les ‘‘voltigeurs’’, une brigade de motards dissoute après la mort Malik Oussekine en 1986, semblent conçu pour impressionner en contexte de manifestation. On peut la voir approcher ce-jour là sur une vidéo relayée par un autre avocat parisien, Me Arié Alimi. Quand on voit ces hommes totalement vêtus de noir et équipés de casques de moto avançant en rangs serrés, on devine le bruit sourd des bottes.

Une presse menacée

Mardi, Fabrice Arfi, alerte dans Mediapart que la Police des polices «traque» des sources du journal. En cause, les révélations mises au jour par la journaliste Pascale Pascariello. Lors de l’affaire Geneviève Legay, cette manifestante pacifiste de 73 ans qui avait été grièvement blessée lors d’une charge de CRS, elle avait révélé qu’un rapport de police contredisait la version du procureur et du Président de la République, Emmanuel 1er, qui disculpait les forces de l’ordre. Un sacré camouflet. Pour avoir rendu publics des fait d’intérêt général cette consœur a été entendue comme suspecte par l’Inspection Générale de la Police Nationale qui enquête pour savoir qui a fait fuiter le rapport. Là encore, il y a comme un bruit de bottes.

Le 21 mai dernier, la journaliste Nadège Abderrazak de Russia Today, couvre une manifestation lorsque un policier se met à la filmer avec son téléphone. «J’espère que vous ne faites pas de l’intimi- dation», peut-on l’entendre lancer sur une vidéo qu’elle a partagée. Sur une autre séquence on peut voir ce même policier la violenter en l’attirant par le bras jusqu’à la faire tomber.«[J]’ai été empêchée d’exercer mon métier, après avoir pourtant présenté ma carte de
presse. Rien ne justifie d’avoir été emmenée par la force de la sorte», commente-t-elle. Nouveau bruit de bottes.

La généralisation de la peur

A ces attaques contre la presse et la justice on peut ajouter celles quotidiennes dans les banlieues, plus invisibilisées. Celle d’un jeune de la région parisienne passé à tabac par des policiers après avoir été mis à l’abri des regards sous un porche. Cette autre, dénoncée par Amnesty Internatio- nal (AI), d’un homme contrôlé et plaqué au sol pour être «tasé», c’est-à-dire électrocuté, alors qu’il était sorti réparer sa voiture. Selon Amnesty, son certificat médical fait état de coups et blessures volontaires. A cela s’ajoute que «le Taser semble avoir été utilisé en mode ‘‘contact’’, un mode dont le seul effet est d’infliger de la douleur. Un objectif illégitime», précise et rappelle AI. Alors quand la chanteuse Camélia Jordana parle sur France 2, «des hommes et des femmes qui vont travailler […], en banlieue, qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau», des dizaines de milliers de message fleurissent sur les réseaux pour dire «Moi aussi j’ai peur devant la police».

Ces cris sourds d’un pays qu’on enchaîne seront-ils entendus? Si vous désirez une image de l’avenir, écrivait George Orwell dans sa célèbre dystopie, 1984, imaginez une botte écrasant un visage humaine éternellement. Nous ne pourrons pas dire que nous ne les avons pas entendues.