Révolution climatique ou fin de partie

Suisse • Après le premier épisode de Covid-19, vous rependrez bien une rasade d’effondrement climatique? Pour palier ces risques, le mouvement de la Grève du climat lance son plan d’action. Le pari? Répondre à la crise économique tout en maintenant les conditions de la vie sur terre.

Les militants pour le climat défendent un plan d'action pour la crise. (Gustave Deghilage)

Les grévistes du climat se sont fortement mobilisés dans la rue en 2019 avant d’être forcés à la pause militante d’agitprop du fait de la pandémie, perdant en visibilité. Leur plan regroupe leurs principales propositions pour réduire les effets de gaz à effet de serre. «Nous travaillons sur ce programme en petits groupes depuis septembre 2019. Pour ce faire, nous avons contacté nombre d’expert.e.s de différents domaines, pas uniquement du climat. Ceci afin d’élaborer nos propositions. Mais nous n’avons pris langue avec aucun parti ou ‘grosses machines’ comme Greenpeace», précise Steven Tamburini, l’un des porte-paroles du collectif.

Le programme, en attente de finalisation, vise «à construire une société résiliente», en favorisant tout à la fois une aide immédiate aux victimes de la crise économique liée au Covid-19, des investissements respectueux du climat et la création d’emplois durables.

Au sol, les avions

Premiers visés, les transports individuels motorisés et le secteur aérien, deux postes qui émettent le plus de gaz à effet de serre en Suisse. A terme, le mouvement réclame un plafonnement des émissions pour l’aviation et une interdiction immédiate de tous les vols en Europe pour une neutralité carbone à l’horizon 2030. Une gageure alors même que certaines compagnies low cost annoncent vouloir faire redécoller leurs avions dès le 15 juin. Face aux pertes d’emplois, la Grève du climat propose une reconversion des employés de l’aviation et des aides financières pour compenser entièrement les salaires perdus. «Nous voulons décarboniser la société. Pour cela, il est aussi important d’aller vers des villes sans voitures. Cela améliorera considérablement la qua- lité de l’air et donnera plus d’espace libre aux citadin.e.s. Des exceptions pourraient être prévues pour les services d’approvisionnement, les entreprises locales, l’entretien des services publics, les trans-ports en commun et la mobilité des personnes handicapées», détaille Steven Tamburini.

Obligation solaire et emplois écolo

En matière de construction, le collectif revendique une «obligation solaire» permettant à chaque toit de maison approprié d’être équipé de panneaux solaires photovoltaïques dans les 10 ans. «Nous réclamons aussi une banque ou un fonds climatique à gestion démocratique doté de 50 milliards pour investir dans la transformation du système énergétique, celle du système de transport, l’amélioration de l’efficacité énergétique, ou pour accorder des prêts à faible coût de financement», souligne encore Steven Tamburini. A contrario, le mouvement est opposé à tout investissement fossile, qui nuirait «à une logique de soutenabilité».

Côté social, il ambitionne la création d’emplois écologiques, en prévoyant un besoin supplémentaire en personnel de 2500 planificateur.ice.s et de 17’000 installateur.ice.s en 2031, année d’échéance. Il veut aussi une réduction du temps de travail à 32 heures sur 4 jours ouvrables et la mise en place d’un Office public pour le travail vert. Celui-ci devrait s’occuper de manière proactive des employé.e.s des secteurs émetteurs et leur proposer une alternative dans le développement durable.

Bien entendu, ces changements ne se feront pas tout seul et le mouvement compte sur de futures grosses mobilisations. «On constate à l’horizon un mouvement de convergence des luttes, notamment avec les syndicats ou le mouvement féministe de la Grève du 14 juin, qui pourrait entraîner de nouvelles dynamiques. Pour conscientiser les gens sur les causes et conséquences du dérèglement climatique, nous n’excluons pas de relancer notre mouvement d’assemblées populaires», relève Steven Tamburini. Il ajoute que «l’on ne peut raisonnablement demander aux plus précaires d’assumer encore des sacrifices destinés à la protection du climat. Il faut donc aussi les soutenir, tout en réclamant une transformation de notre système socio- économique et politique», prévient-il.

Parlementaires interpellés

Pour l’heure, le mouvement de la Grève du climat projette d’envoyer son programme à tous les parlementaires. Avec quelles chances de succès? «Viser zéro émissions net pour 2030 est nécessaire, vu les observations de plus en plus alarmantes des scientifiques, mais cette proposition aura peu de chances dans l’immédiat à Berne. Je crois cependant que le mouvement climatique pourrait créer le rapport de force autour de certaines mesures fortes proposées, et avec une alliance très large incluant les syndicats et certains parlementaires. Même si la droite reste encore bornée en matière de protection du climat, on peut imaginer qu’elle soit obligée d’accepter un programme de rénovation des bâtiments, par exemple, qui répondrait aussi à la crise économique et le chômage qui se profile», suggère Olivier de Marcellus, vétéran du militantisme et membre du Collectif Breakfree, qui mène des actions contre les investissements fossiles du Crédit suisse ou d’UBS depuis 2016. Cette semaine, le collectif participait encore à des actions avec Greenpeace Suisse pour les dénoncer les 70 milliards de dollars investis par les banques entre 2016 et 2019 dans ce secteur.

Pour de Marcellus, le mouvement va forcément rebondir avec la réouverture des collèges, gymnases et universités. Des petites actions respectant les consignes sanitaires seront menées tant que planera la menace de la pandémie.

Comment envisager la suite? L’association Aînées pour la protection du climat mène une action judiciaire contre l’Etat. Une première en Suisse. «Nous considérons que les mesures prises par la Suisse, au regard de l’urgence climatique, sont très insuffisantes. Nous sommes allées jusqu’au Tribunal fédéral qui vient de rejeter notre recours. L’assemblée générale décidera de la suite à donner», précise Anne Mahrer, coprésidente de l’association et ancienne conseillère nationale écologiste, qui garde malgré tout son optimisme.

«Il est difficile d’attendre grand-chose du Parlement, qui délibérera, le 9 et 10 juin prochain, de la révision totale de la loi sur le CO2 pour la période postérieure à 2020», prévient Anne Mahrer. «Je crois que les manifestations pour le climat de l’année dernière ont eu un très fort impact. Même si aujourd’hui, nous devons nous contenter de manifestations virtuelles, la mobilisation de la société civile continue. Les scientifiques nous envoient des messages clairs. Il faut qu’ils soient entendus, car on n’a pas le choix face au changement climatique. Il faut changer de paradigme. On sait ce que l’on doit faire et on a les moyens de le faire, même si l’économie dit le contraire. Si on n’agit pas, on va se retrouver dans l’urgence comme dans la crise du Covid-19, où il faudra imposer des mesures drastiques, qui impacteront tout le monde», prévient Anne Mahrer.