Police partout, justice nulle part?

Etats-Unis • Face à la révolte contre les violences policières, Trump opte pour la division et l’affrontement. Ce conflit dépasse les frontières américaines et risque d’alimenter une colère envers les crimes commis par une police se concentrant sur le combat.

«Les États-Unis d’Amérique désigneront les Anti (fascistes) comme organisation terroriste», a tweeté dimanche dernier, Trump, peu avant d’être mis à l’abri, une heure, par des agents des services secrets dans un bunker de la Maison Blanche alors que des manifestants s’étaient massés devant le palais présidentiel selon le New York Times. Il a depuis paradé sous haute protection devant cette dernière et menace de déployer l’armée si les Gouverneurs ne font pas appel à la Garde nationale ce qui est le cas à Washington notamment.

Alimentant les clivages, il pourrait bien favoriser une explosion sociale internationale contre les discriminations racistes et les violences des forces de police. Le feu qu’a allumé l’homicide par des policiers, devant témoins, d’un homme afro-américain de 46 ans, George Floyd, n’est pas prêt de s’éteindre. A Paris, 20’000 personnes bravent ainsi le 2 juin l’interdiction de manifester et répondent à l’appel du collectif «Vérité pour Adama Traoré», un homme de 24 ans mort en juillet 2016, quand il avait été interpellé par les gendarmes dans le Val-d’Oise. Sur les pancartes, des messages tels que le «I can’t breathe»de Floyd, mais aussi «Justice pour Adama».

Asphyxie des droits humains

Le Washington Post a révélé les circonstances de la mort de George Floyd. A Minneapolis au soir du 25 mai, la police a été appelée par le personnel d’un magasin affirmant que des clients auraient réglé avec de la fausse-monnaie. L’un d’eux, George Floyd, est encore devant l’échoppe à l’intérieur d’une voiture quand des agents arrivent. Il est menotté sans difficulté puis amené jusqu’à un véhicule de police. C’est alors qu’arrivent les officiers Derek Chauvin et Tou Thao. Sur plusieurs vidéos, on voit D. Chauvin appuyer avec son genou sur la nuque de sa victime. Pendant quatre minutes, la victime dit qu’elle ne peut plus respirer – «I can’t breathe». Ce sont ces derniers mots. Son décès sera déclaré à l’hôpital. Ces images font le tour du monde, mettant sous les yeux de tous.tes la partie émergée des violences policières à caractère raciste aux États-Unis.

Dès le lendemain, d’importantes manifestations ont lieu à Minneapolis. Elles tournent rapidement au soulèvement. Alors que des commissariats sont attaqués jusqu’à être réduits en cendres, la police est filmée fuyant à la hâte. Puis, l’insurrection s’étend à de nombreux États et villes du pays, avec son lot de pillages et de destructions. «Lorsque le pillage commence, les tirs commencent», menace alors Trump sur Twitter, fustigeant ceux qu’il qualifie de gangsters («thugs»).

Pour le rédacteur en chef du Monde Diplomatique, Serge Halimi, bien que les provocations de Trump puissent paraître «irréfléchies, voir politique- ment suicidaires», cela ne serait peut- être pas le cas. Il rappelle que par le passé le Parti républicain s’est déjà nourri de discours à connotation raciste fondés sur «la loi et l’ordre». Dans un article de 2005*, qu’il met en perspective avec les événement en cours, et s’appuyant sur les émeutes américaines de l’histoire récente, S. Halimi souligne comment Richard Nixon a fait campagne sur ces thèmes.

Ainsi peu après les soulèvements de Chicago et de Harlem, consécutifs à l’assassinat de Martin Luther King en 1968, qui feront une dizaine de morts et des centaines de blessés, le futur président en appellera à écouter «la voix de la grande majorité des Américains (…) oubliés, ceux qui ne crient pas, qui ne manifestent pas. Ils ne sont ni racistes, ni malades». Or, comme le rappelle S. Halimi, au cœur des années 60, près de 6 Blancs sur 10 se déclarent en faveur
de l’interdiction des mariages «interraciaux», plus d’un sur deux ne voulait pas vivre à côté de Noirs et 90% s’opposaient à ce que leur fille sorte avec l’un d’eux.

A ce discours de déni clivant, le journaliste ajoute celui de certaines autorités locales du Sud du pays et du Bureau Fédéral d’Investigation (FBI) dans les années 50, selon lequel les «désordres» seraient provoqués par de agitateurs venus de l’extérieur. «Pour discréditer le mouvement noir, on le prétendit infiltré par des communistes: des pancartes installées le long des routes du Sud proclamaient même que Martin Luther King serait passé par un camp d’entraînement révolutionnaire et aurait été ‘‘encouragé par une fraction des communistes’’», explique S. Halimi. On retrouve, ici, la responsabilité mise aujourd’hui sur les «antifa» ou les «anarchistes».

Pour le journaliste, une telle campagne pourrait servir les intérêts de Trump en faisant passer au second plan les manquements de la Maison Blanche dans sa réaction à la crise sanitaire et à la catastrophe économique qui en résulte. Cela alors que nous sommes à cinq mois de l’élection présidentielle.

Violence endémique et systémique

Si ce que certain.e.s qualifient déjà de «printemps américain» est effectivement à replacer dans l’histoire politique des Etats-Unis et de la lutte pour l’égalité, il se pourrait que la révolte se propage la où violence policière, raciste ou non, sévit, soit un peu partout, du Liban à la France en passant par le Chili et Hong Kong. En France, Adama Traoré, 24 ans, est décédé en 2016 après une arrestation lors de laquelle, sous le poids de policiers, il aurait lui aussi déclaré avoir «du mal à respirer» (Libération).

Le 3 janvier dernier lors d’un contrôle d’identité, Cédric Chouviat décédait d’une asphyxie suite à un geste proche de celui qui a ôté la vie à G. Floyd. Enfin, rappelons-nous des militant.e.s mutilé.e.s à Santiago comme à Paris auxquels s’ajoutent les morts, tels la clown chilienne, Daniella Carrasco et Rémi Fraisse. Ce jeune militant écologiste est tué en 2014 à Sivens par une grenade offensive lors d’affrontements avec les forces de l’ordre. Le gendarme auteur du tir a bénéficié d’un non-lieu confirmé en janvier dernier. L’avocat de la famille de Rémi Fraisse compte se pourvoir en cassation.

Le slogan «Tout le monde déteste la police» a de belles heures devant lui, la réponse étant souvent policière et violente face aux contestions sociales.

* Serge Halimi, «Comment la droite américaine exploitait les émeutes», Le Monde diplomatique, décembre 2005.