Après les émeutes raciales, un repli conservateur?

Etats-Unis • La mobilisation de la rue après la mort de George Floyd par des policiers à Minneapolis ne faiblit pas. Questions raciales et sociales sont indissolublement liées dans l’histoire du pays. (Propos recueillis par Pablo Elorduy, paru dans El Salto, sous copyright CC, adapté par la rédaction)

La mobilisation après la mort de George Floyd, comme ici à Seattle, ne faiblit pas. (Kelly Kline)

Membre de Podemos, coordinateur de son secrétariat international et ancien député espagnol, actuellement pro- fesseurs aux États-Unis, Pablo Bustinduy répond aux questions du journal El Salto sur la situation politique dans un pays en feu.

La mobilisation actuelle est comparée aux moments-clés du mouvement des droits civiques des années 60. Ce rapprochement politique est-il pertinent?

Pablo Bustinduy Oui, les analyses disent que c’est probablement la plus grande révolte sociale depuis le «Long Eté 67», du fait de son extension dans tout le pays et en raison de la durabilité de la confrontation. Mais il faut être très prudent avec ces comparaisons. Bien qu’elle ait été idéalisée et glorifiée a posteriori, cette décennie a été marquée par une violence politique soutenue et systématique, très dure, faisant appel à un imaginaire traumatisant. Même les voix conservatrices ont maintenu des positions assez prudentes quant à cette comparaison. Autrement dit, Trump a été tout à fait seul, à quelques exceptions près, dans sa croisade suicidaire pour encourager la polarisation et le conflit.

Le secrétaire américain à la Défense, Mark Esper n’est pas d’accord avec l’application de la loi de 1807 sur l’insurrection. Les alliés de Trump se font-ils rares?

M. Trump donne une impression de solitude dans l’exercice du pouvoir, mais il continue à diriger une coalition sociale très hétérogène, mais très puissante où l’on retrouve, à l’unisson, les principaux secteurs du capitalisme financier de ce pays, le capitalisme industriel, toute la base de la droite religieuse conservatrice, le sud du pays, la majorité de la population masculine blanche. Il est vrai que dans cette crise, et dans les précédentes aussi, une certaine fracture s’est révélée au sein de la classe dirigeante de cette coalition sociale. Alors qu’il existe un système de check and balance (contrôle et équilibre) au sein des institutions comme on l’a vu lorsque Trump s’est confronté au Pentagone, à Wall Street ou à la Cour suprême, la militarisation a effectivement généré une contradiction et une fracture au sein de son propre bloc au pouvoir.

La défaite de Trump en novembre semble plus probable que lors des primaires démocrates. Cela du fait de la situation économique.

Il devrait en être ainsi puisque M. Trump a basé sa réélection sur un discours mettant en avant la stabilité et la croissance économique. Mais je serais prudent car il a maintenant radicalement changé de cap sur plu- sieurs points. Ainsi la question de l’ordre social, de la menace du chaos et de l’anarchie, jouant avec l’imaginaire nixonien d’une majorité silencieuse soutenant l’ordre public.
Dans l’histoire politique des États- Unis, les émeutes raciales ont été des moments de grands bouleversements où la question de la ségrégation et de l’inégalité raciales a toujours convergé avec la question sociale. Mais ces bouleversements ont toujours été sui- vis par des replis conservateurs. Trump joue avec cela. Il essaie de se concentrer sur la question de l’ordre public et de la paix sociale, même si c’est manu militari. Il veut affronter Biden sur ce terrain, en le présentant comme un leader faible incapable d’assurer la propriété et l’ordre.

Quel rôle l’opposition peut-elle jouer?

Cela dépendra de la capacité de mobilisation dont dispose le Parti démocrate. Jusqu’à présent, Biden a été très faible dans son travail d’opposition politique. Bien qu’il ait gagné les primaires grâce au vote des Afro-Américains, il n’a pas beaucoup de crédibilité et est incapable de dessiner l’horizon d’une société alternative. La principale vertu de Biden est de ne pas être Trump, comme il le dit sans cesse: «J’ai été le vice-président d’Obama, je représente le bon sens, le retour à la normalité, au statu quo». Mais cela n’existe pas, le statu quo s’est effondré avec la pandémie. A quelle normalité va-t-il retourner?

Est-ce important de savoir qui accompagne Biden en tant que vice-président.e?

Oui, en ce qui concerne le fonctionnement du grand show-business de la politique américaine, le moment de l’élection vice-présidentielle est toujours déterminant, tout comme la Convention d’été. Cette année, elle se déroulera dans des conditions exceptionnelles et extraordinaires. Pour l’élection de sa vice-présidence, Biden doit combiner deux coups. Dès le début, il a été dit qu’il allait élire une femme, et si possible une Afro-Américaine, pour ce poste. D’autre part, des voix lui disent de faire appel à la gauche de la base sociale du parti et au «Sanderisme» (lié au candidat Bernie Sanders). Je n’exclurais pas un virage conservateur pour essayer de mener la bataille culturelle, celle de l’ordre public et de la stabilité.

Dans quelle mesure la séparation entre ce que Bernie Sanders proposait et ce que Black Lives Matter revendique a-t-elle été la clé de la défaite du candidat aux primaires?

La séquence des primaires, le déclenchement de la pandémie, et maintenant ce grand bouleversement social est paradoxal, génèrent un sentiment d’opportunité perdue. La pandémie a mis sous les feux des projecteurs et dans le débat public, la question de l’effondrement du système de santé, qui était l’une des propositions programmatiques de Bernie Sanders, Medicare for All.
La création d’une forme de protection sociale était un autre volet essentiel de son programme, alors que l’on assiste à l’effondrement du système économique, avec 40 millions de travailleurs pauvres se retrouvant soudain dans les rues. La question sociale – aujourd’hui articulée par la révolte afro-américaine contre les inégalités, les violences policières, etc. – était au cœur du discours de Sanders. Il a mené sa campagne pour les primaires en soulignant la nécessité de générer une grande coalition d’intérêts des minorités sociales, générationnelles, de genre afin de pouvoir y articuler sa révolution politique.

Nous voyons maintenant que cette «révolution» se déroule sans lui.

L’autre jour, quelqu’un sur Internet écrivait que «Bernie a dit pendant des années que nous devrions faire une révolution politique de gré ou de force, et maintenant elle explose de force». C’est comme si, en termes psychanalytiques, le «réel» du «Sanderisme» avait maintenant explosé.

Aux États-Unis, il existe un vaste mouvement d’autogestion. Se développera-t-il suite au naufrage social dramatiquement aggravé par la crise du Covid-19?

Oui, il y a une éclosion. Mais pas uniquement du fait du Covid-19. Cela s’inscrit dans une grande tradition d’associationnisme étasunien. C’est un pays véritablement fédéral, où la dimension locale de la politique est très féconde et où il existe également une longue tradition d’autogestion de la mobilisation sociale. Cet écosystème de groupes sociaux est riche et dense. Sur cette base, la gauche connaît un processus profond d’auto-organisation, d’une intensité inconnue depuis des décennies.
Des milliers d’organisations ont vu le jour, dans une galaxie qui va de l’organisation de quartier à la sphère de la production culturelle, à la sphère syndicale puis politique notamment. Cela se produit depuis la crise financière, mais aussi dans la galaxie gravitant autour du «Sanderisme».

Que se passe-t-il après Sanders?

Qui peut prendre cette place? Sanders a été le leader charismatique, le référent pour des organisations extraor-dinairement plurielles et diversifiées dans un pays qui est un continent, et où la gauche est très fragmentée. Une autre question est de savoir comment articuler un tel mouvement pluriel en l’absence d’un parti? C’est une constante dans l’histoire de ce pays.

Dans le contexte international, que peut signifier une réélection de Trump?

Je ne peux m’empêcher de penser que c’est un moment décisif. Quel que soit le scénario, nous sommes dans un processus de crise mondiale extraordinaire, à tous les niveaux, aussi bien économique, de gouvernance, idéologique, etc. A un moment où les conflits vont probablement s’intensifier, tous les instruments de médiation, de gestion du système multilatéral, du droit international sont aussi en crise.
Je pense donc qu’une deuxième présidence de Trump peut déboucher sur une menace civilisationnelle. Il y a quelques mois, alors que nous étions au milieu de la campagne des primaires, un ami étasunien m’a dit «qu’en fin de compte, Trump n’était pas si mauvais. Nous le craignions beaucoup, et regardez- le, il doit être le premier président qui n’a pas déclenché de guerre depuis des décennies.
L’autre jour, je lui ai reparlé et il m’a dit: «La guerre va finir par éclater, mais à l’intérieur des États-Unis». Je pense qu’au niveau international, Trump peut mener un projet idéologique ouvertement néo-fasciste pour une sortie de crise. Il combine le racisme, le militarisme, l’autoritarisme et la guerre sociale. De leur poste de commandement, les Etats- Unis continueront à projeter et à générer une nouvelle tendance d’époque. Ainsi le monde entier est en jeu dans cette élection.

Et du point de vue des forces démocratiques, antifascistes et de gauche?

Le sentiment d’opportunité perdue que suscite la campagne de M. Sanders est énorme, car il s’agit probablement d’une coalition de facteurs historiquement non reproductibles. Il y a maintenant un défi à relever. La gauche doit se regrouper car il n’y a pas de statu-quo à défendre. Elle doit élaborer un horizon idéologique et politique de reconstruction alternative, car l’extrême droite dirigée par Trump en a un très clair et puissant. La gauche mondiale doit pouvoir le contrecarrer, avec un véritable modèle pour la reconstruction de nos sociétés, du système international, de la planète. Et elle doit le faire main- tenant. C’est un moment décisif.