«Le trumpisme est le reflet du pourrissement d’un système»

Etats-Unis • Pour le syndicaliste Chris Townsend, l’ampleur «inédite» du mouvement qui traverse le pays depuis le crime de Minneapolis s’explique aussi par le terrible bilan du Covid qui a révélé les insupportables inégalités devant la mort. (Par Bruno Odent, paru dans L'Humanité)

Quelle est la signification de l’explosion de révolte à laquelle on assiste aux États-Unis à la suite du nouveau meurtre d’un Noir par un policier à Minneapolis?

Chris Townsend On a atteint un paroxysme dans le pourrissement du système. Un formidable appareil affairiste (corporate) et militaire s’est employé à étendre ses prérogatives aux dépens des droits des salariés et des Africains-Américains. Depuis la conquête des droits civiques, il y a plus de 50 ans, des centaines d’études ont été réalisées s’appliquant à démontrer la capacité de cette société à intégrer les minorités et le plein développement de tous leurs membres. Tous ces bons sentiments sonnent bien creux aujourd’hui, parce qu’ils se sont heurtés à un formidable travail de sape contenu dans le système lui-même. Que l’on ait eu un président africain-américain n’a malheureusement rien changé à cette évolution.

Quelles sont les raisons essentielles de ce pourrissement?

Il y a deux raisons majeures: la finance a exercé, au cours de ces deux dernières décennies, une pression de plus en plus forte pour comprimer les salaires et, singulièrement, ceux des plus précaires, des plus mal rémunérés, comme les Africains-Américains. Ce qui a sapé leurs conditions de vie, donc leur capacité de faire valoir leur reconnaissance à part entière dans la société, seul vrai moyen d’annihiler le racisme.

La seconde raison du pourrissement tient aux frais d’entretien de l’Empire, qui atteignent des proportions astronomiques. Ils se montent aujourd’hui à 2 trillions de dollars. Et l’administration Trump a opéré coup sur coup, ces trois dernières années, des augmentations historiques du budget du Pentagone. Les besoins d’investissement dans l’éducation, la formation et les services publics en général ne cessent de grandir – on le mesure douloureusement à l’impéritie de notre système de santé face à la pandémie de Covid-19. Et on dépense des milliards et des milliards pour les armes, pour la mort. Il y a aussi un appareil de répression surdimensionné. Beaucoup d’argent a été investi dans les différents niveaux de la police. Il faut savoir que le pays compte un total de 700’000 policiers et que 2,3 millions de personnes engorgent les prisons. C’est totalement pervers. Cela exacerbe la défiance à l’égard du contrat social.

Comment la double crise, sanitaire et économique, a-t-elle contribué à amplifier la réaction des populations?

Ce contexte est décisif. Il y a eu, par le passé, des manifestations d’ampleur à la suite d’autres meurtres, par des policiers blancs, de jeunes Noirs désarmés, comme à Ferguson dans le Mis- souri en 2014. Mais jamais on a assisté à un soulèvement populaire de cette envergure sur tout le territoire.
Dans ces rassemblements, il y a beaucoup de jeunes de toutes couleurs de peau, des ex-salariés précaires qui viennent de perdre leur emploi, des étudiants inquiets pour l’avenir et qui s’étaient déjà mobilisés massivement contre les armes à feu. Je trouve cela très encourageant.

Dans mon syndicat ATU des transports en commun, s’est vite dessiné un fort sentiment de solidarité avec les manifestants. Les salariés syndiqués ont décidé d’adopter une motion au plan fédéral pour signifier leur refus de conduire les bus que la police voulait réquisitionner avec leur chauffeur afin de transporter les personnes arrêtées dans les manifestations, trop nombreuses et impossibles à absorber par sa propre logistique. Ces travailleurs n’ont pas hésité à exprimer leur solidarité car ils font l’expérience eux-mêmes de la ségrégation sociale. Quelle que soit la couleur de leur peau. Dans ces métiers des transports publics où il y a une proportion importante d’Africains-Américains, la nécessité de combattre ensemble les injustices est devenue une évidence.

Quant à la pandémie, elle a fait éclater comme jamais l’injustice criante d’un système de santé qui offre les meilleurs soins aux plus riches, ceux qui peuvent souscrire de coûteuses assurances privées, mais une protection low cost aux assurés low cost. Et pas du tout de protection contre la maladie aux plus démunis, ces millions de citoyens non assurés. Les terribles bilans du Covid-19 ont fait éclater au visage de toute une société les insupportables inégalités devant la mort. Le contexte, ce sont aussi ces dizaines de millions de chômeurs. Des personnes souvent déjà précarisées antérieurement mais qui n’ont, cette fois, quasiment plus aucune ressource et doivent se résoudre à quémander leur nourriture en prenant leur tour dans des files d’attente monstrueuses devant les banques alimentaires.

Ce soulèvement populaire est donc porté par une immense aspiration au changement?

Oui, et ce qui me rend optimiste, c’est la mobilisation des jeunes. Ceux-là sont aujourd’hui très durement frappés. Ils comptent parmi les salariés les plus soumis à un régime frugal, où ils ont dû s’endetter sur 20 ans ou plus auprès des banques pour financer leurs études. La crise les a privés d’emploi ou les rend inquiets de ne jamais pouvoir rembourser leurs traites. Ces jeunes aspirent à une autre société. On les retrouve massivement dans les cortèges. Ayant participé moi-même à l’organisation de la campagne de Bernie Sanders, j’ai pu mesurer la force de leur aspiration au changement. Deux des revendications clés du candidat socialiste ont trouvé un écho considérable dans cette société meurtrie, et singulièrement parmi les jeunes: la mise en place d’un système de santé public accessible à tous et la gratuité des études. Cette dynamique reste présente.

Pour autant, la concrétisation d’un vrai tournant politique ne paraît-elle pas toujours très compliquée?

C’est vrai, car l’establishment du Parti démocrate est parvenu à détruire la candidature Sanders. Joe Biden n’est pas l’homme d’une telle alternative. Il n’est rien, hormis une volonté de préserver ce système. Il est le reflet d’une insigne faiblesse démocrate. Et la capacité de Trump, sur la défensive aujourd’hui, à contre-attaquer en faisant feu de tout bois populiste et nationaliste pour remonter la pente alimente mes plus grandes inquiétudes. Toutefois, le trumpisme n’est aussi que le reflet d’un système qui a atteint un degré extrême de pourrissement. Tout dépendra de la force du mouvement à s’extirper de ces atavismes politiques.