Pourquoi le peuple suisse peut sauver Julian Assange

Droits humains • Depuis son kidnapping à l’ambassade équatorienne de Londres, le 11 avril 2019, sous le coup d’un mandat d’arrêt international, le silence autour de Julian Assange est inquiétant. (Par Aymeric Monville*)

Une veille à Trafalgar Square à Londres contre l’extradition de Julian Assange aux Etats-Unis, où il risque 175 ans de prison. (Garry Knigh)

Maintenu en détention à la prison de haute sécurité de Belmarsh, le «Guantánamo britannique», dans des conditions de «torture psychologique» dixit le Suisse Nils Melzer de l’ONU, le fondateur de WikiLeaks, journaliste et lanceur d’alertes est pourtant confronté tant à de très graves problèmes de santé qu’à une parodie de justice. Et ses avocats s’agitent au bénéfice de tortionnaires attestés, les États- Unis. La justice britannique doit encore se prononcer sur son extradition vers l’Amérique de Trump. Un président qui déclarait en février dernier vouloir faire d’Assange un «exemple» dans sa «guerre contre les journalistes d’investigation». Un pays où l’Australien de 48 ans encourt jusqu’à 175 ans de prison pour «espionnage» notamment.

Très engagée aux côtés de Julian Assange, dont elle souligne à nouveau le 21 mai 2020 que la vie est en danger, l’actrice canado-américaine Pamela Anderson n’est pas la seule à se démener. Eclairages avec le philosophe marxiste Aymeric Monville, auteur de Julian Assange en danger de mort.

L’été 2019, sans nouvelles, nous a paru interminable. Il aura fallu par exemple que l’association des droits de l’homme WikiJustice Julian Assange, que je rejoignais alors, révélât au grand jour son numéro d’écrou (1), pour que des lettres lui parviennent enfin. Nous avons reçu entre-temps un SOS en morse au dos d’une lettre, qui non seulement nous incite mais aussi nous impose légalement de continuer pour prêter assistance à une personne en danger. Puis, l’incurie de la défense a fini par éclater.

En septembre, à la stupeur générale, la juge Vanessa Baraitser se moquait même du fait que l’avocate n’avait pas déposé de demande de libération… De son côté, dès octobre 2019, le syndicat suisse Adetra (Association de Défense des Travailleuses et Travailleurs), très impliqué lui aussi dans la défense d’Assange, émettait de forts doutes sur Mme Jennifer Robinson, l’avocate la plus médiatisée du prisonnier australien… L’enquête préliminaire suédoise aura été utilisée sans relâche pour calomnier Julian Assange, afin de le discréditer auprès du public et lui ôter tout soutien. Alors que ce dernier n’a jamais été accusé de viol, ni inculpé d’aucun crime, l’enquête aura fourni le prétexte pseudo-judiciaire pour lui ôter toute chance de réhabilitation.

Ensuite vint le scandale des conflits d’intérêts au sein des cabinets d’avocats, relayé par la journaliste d’investigation états-unienne Lucy Komisar et en français par l’enquêteur qui signe «basicblog»: il s’agit d’avocats impliqués dans des affaires d’extradition pour le compte des États-Unis, l’un d’eux, Alan Dershowitz, ayant même prôné la légalisation de la torture dans le cadre de la guerre contre le terrorisme…

Devoir d’inventaire ou constat de faillite?

Nous sommes aujourd’hui en juin 2020 et, à l’heure du bilan, comme l’attestent les échanges procéduraux, aucune démarche n’a été entreprise par l’équipe juridique pour demander la liberté conditionnelle du journaliste australien, à l’exception d’une seule, pour cause de Covid-19, demande immédiatement rejetée. On peut se demander, d’ailleurs, s’il était opportun de faire reposer cette demande tant attendue uniquement sur le motif du virus, les autorités britanniques ayant beau jeu de ne répondre que sur le seul terrain sanitaire.

Aucune plainte n’a été déposée par l’équipe juridique pour torture, alors que l’expert (indépendant) des procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Nils Melzer, avait publié en mai 2019 un rapport sur la torture de Julian Assange. Avis corroboré par l’ancien diplomate britannique Craig Murray ainsi que par Karen U. Kwiatkowski, ex-lieutenant colonel de l’US Air Force, ex-membre de la NSA, et ex-analyste au Pentagone, qui parlait même de l’emploi de la drogue BZ à la prison de Belmarsh. Cette substance toxicologique non létale, officiellement interdite au niveau international par la Convention sur les armes chimiques, pourrait expliquer l’inquiétante dégradation de l’état de santé d’Assange six mois après son incarcération.

Le 29 décembre 2019, c’est toujours le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture qui avait dû réitérer au gouvernement britannique les graves violations des procédures, exprimant son inquiétude concernant les conditions de détention et la santé de Julian Assange, et appelant à sa libération rapide. Aucune plainte n’a été déposée à la Cour européenne des droits de l’homme et ce malgré le fait que, le 28 janvier 2020, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) a appelé les États membres à s’opposer à l’extradition du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, vers les États-Unis, et à décider qu’il soit rapidement libéré (2)…

Pourquoi un tel fiasco? Cette bien faible activité contraste avec le nombre pourtant pléthorique d’avocats qui tournent autour de Julian Assange. D’après nos informations, les avocats seraient, même si ce chiffre laisse songeur, une centaine environ…

Il faudrait alors distinguer entre les avocats d’Assange et ceux de Wikileaks. Il semblerait que le mandataire soit principalement la fondation Courage, fondation qui récolte les fonds pour la défense de Julian Assange et qui demande, très curieusement, que nous fassions parvenir nos chèques de soutien directement au pays qui a juré sa perte et est passé maître dans l’art du flicage, comme je m’en étais étonné publiquement après avoir été alerté par la militante et historienne Monika Karbowska. Courage est sans doute le pourvoyeur des avocats…

La Courage Corp. était dirigée jusqu’en 2018 par une personne, dont on est sans nouvelles depuis décembre 2016, et qui n’était autre que la compagne d’Assange et la personne ayant assisté Snowden à son arrivée à l’aéroport de Moscou. Dans tout système démocratique, un avocat peut toujours ouvrir les portes des prisons. Comment se fait- il qu’ils n’ont pas pu obtenir un plus ample accès à Julian Assange, comme ils s’en plaignent régulièrement? Le syndicat Adetra, engagé sur ce dossier en Suisse, s’est étonné de ce qui peut apparaître comme une stratégie de la part des avocats: «En novembre et décembre 2019, deux membres de l’Adetra demandaient à la représentante de la Courage Foundation en Suisse (HRA) pour quelle raison l’équipe juridique londonienne de Julian Assange ne demandait pas sa libération sous caution. Il nous a été répondu que si Julian Assange était libéré, il risquait d’être kidnappé par les services américains! Cette réponse nous a été confirmée quelques mois plus tard, par une autre source.»

Enfin une stratégie? Ainsi, nous aurions enfin une explication à l’inexplicable: notre cohorte d’avocats ne verrait d’autre choix qu’entre la prison et la mort… Car à choisir la prison pour éviter la mort, il se pourrait qu’on se retrouve avec la mort en prison. Car c’est ce qu’évoque noir sur blanc M. Melzer, rapporteur de l’ONU sur la torture, qui a tenu à décrire le caractère mortel de cette incarcération, le 5 novembre dernier: «La santé de M. Assange est entrée dans une spirale infernale d’anxiété sévère progressive, de stress et d’impuissance typiques des personnes exposées à un isolement prolongé et un régime d’arbitraire constant… Si l’évolution précise est difficile à prévoir avec certitude, cette configuration de symptômes peut rapidement se transformer en une situation potentiellement mortelle impliquant une défaillance cardio-vasculaire ou un effondrement nerveux.» Il faut donc croire que le Covid s’est avéré sans doute une menace bien plus crédible que les avertissements du représentant de l’ONU ou même les appréhensions devant les coups tordus de la CIA! Au point de justifier une demande de libération conditionnelle, la seule déposée jusqu’à présent…

Prendre la communauté internationale à témoin

Dès mon premier article sur cette affaire (août 2019), j’ai adopté une ligne de conduite qui consiste à inter- nationaliser l’affaire et à la porter à la connaissance de tous, tout en s’appuyant sur l’ONU. Afin de rétablir un minimum de regard international. Je persiste et signe. L’ONU a pu prendre et prend parfois des décisions controversées, mais les principes de la Charte sont universels, issus de la grande victoire de l’humanité contre le fascisme.

Un espoir est donc aussi venu de Suisse, plus précisément du canton de Genève puisque ce sont 57 parlementaires sur 77 votants qui se sont prononcés pour l’obtention d’un visa humanitaire. On peut supposer que les autorités britanniques, sommées d’arrêter Julian Assange en vertu d’une demande d’entre-aide, ne sont pas forcément enchantées de l’image qu’elles donnent. La Suisse offrirait ainsi une porte de sortie honorable.

Si la sécurité d’Assange n’est ni assurée à l’intérieur (thèse du rapporteur de l’ONU), ni à l’extérieur de la prison (thèse supposée des avocats), quoi de mieux que de lui trouver un sanctuaire? Sanctuaire que pourrait garantir le peuple suisse. Et qui, pour le moment, «lui permettrait de bénéficier d’un traitement au sein des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), spécialisés dans le traitement du syndrome de stress post-traumatique», comme l’a précisé Jean Rossiaud, le député qui porte cette initiative.

Démarche démocratique contestée…

Néanmoins, cette démarche démocratique entre en concurrence avec une demande d’asile portée en Suisse, là encore, par… devinez qui?… des avocats. D’après l’Adetra toujours: «Deux avocats de Suisse alémanique, Andreas Noll et Philip Stolkin, s’opposent activement au visa humanitaire bien que la proposition genevoise, visant à accueillir temporairement M. Julian Assange aux Hôpitaux Universitaires Genevois, représente à ce jour la seule possibilité effective devant lui permettre de sortir de prison, afin d’être soigné.»

Cette demande concurrente expliquerait-elle en partie pourquoi la Suisse ne s’est pas encore prononcée au niveau fédéral? Nulle volonté chez moi de douter de la bonne foi de ces actions. Mais je tiens à préciser les enjeux. Sur le principe, les démarches ne sont pas comparables. Vous avez d’un côté l’expression du peuple souverain, celui du canton de Genève, par l’intermédiaire de ses représentants, de l’autre une nouvelle initiative de ladite «société civile»… C’est la volonté des peuples et non de tel ou tel aréopage qui doit s’imposer dans cette affaire, car Julian incarne les droits démocratiques de tous. La volonté du peuple s’exprime actuellement en France au plan insurrectionnel. Elle s’est exprimée également à Genève, où le peuple n’a pas oublié ses traditions démocratiques ancestrales et ne s’est pas soumis aux pressions états-uniennes. La volonté du peuple doit s’imposer.

1.Je produis le numéro d’écrou sur RT France le 28 septembre 2019. Il ne sera donné par John Shipton qu’en octobre. Le numéro d’écrou n’avait pas changé depuis une première incarcération

2.D’autres initiatives sont à mentionner:
• le 16 avril 2019, le Parlement européen a adopté à une large majorité une nouvelle directive pour les lanceurs d’alerte.
• le 7 janvier 2020. La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), qui regroupe 192 organisations nationales de défense des droits humains dans 112 pays, a envoyé, avec la Ligue des droits de l’Homme France (LDH), une lettre ouverte à l’attention de l’ambassadeur de Grande-Bretagne en France.

*Auteur de Julian Assange en danger de mort, à paraître fin juin, tient à remercier Isabelle Muller, Pindaro Hugo Guarin et Ivar Petterson, de l’ADETRA, pour les renseignements qu’ils ont eu l’amabilité de lui fournir.