Les ultra-riches déjà plus fortunés qu’avant la crise

Analyse • La pandémie de coronavirus a touché la haute finance et les milliardaires. Mais grâce au soutien actif des États, ils ont vite récupéré de leurs pertes et sont déjà en train de profiter de la crise. (Par Martin Dupont Paru dans Solidaire, adapté par la rédaction)

Quand la gravité des conséquences potentielles de la pandémie est devenue claire pour les spéculateurs, vers fin février, les principales bourses occidentales ont connu un mois de dégringolade. Tous les grands indices boursiers de référence ont en effet perdu entre 30% et 40% de leur valeur. Cela a, inévitablement, eu un impact violent sur les fortunes des ultra-riches, qui se mesurent pour l’essentiel d’après leur capitalisation boursière. Selon le magazine économique américain Forbes, l’ensemble des milliardaires de la planète auraient ainsi perdu 700 milliards de dollars au cours de cet épisode…

Pourtant, passé ce choc d’un mois, les cours de bourse sont rapidement repartis à la hausse, et de manière assez impressionnante. A Wall Street en particulier, l’indice S&P 500 (qui est basé sur les 500 grandes sociétés cotées en bourse aux États-Unis) a connu début avril sa plus forte semaine de progression depuis 1974 (+12,1%) et l’indice boursier (qui mesure l’évolution des entreprises cotées en bourse) NASDAQ s’est tellement bien porté depuis lors qu’il a même surpassé ce lundi 8 juin son niveau de capitalisation d’avant la pandémie. Un record absolu…

Contrairement à de nombreux autres secteurs, le casino financier global n’aura donc pas fait faillite. Au contraire, beaucoup de ses riches clients ressortent déjà indemnes de cette crise, voire enrichis. Les milliardaires américains dans leur ensemble sont en effet 20% plus riches aujourd’hui déjà qu’ils ne l’étaient dans le creux (boursier) de la pandémie le 18 mars (+565 mil- liards de dollars)…

Déconnexion entre finance et économie

En contraste avec cette récupération financière spectaculaire, l’économie réelle est dans une crise désastreuse. Entre le moment où Wall Street a entamé sa remontée et aujourd’hui, plus de 40 millions de personnes ont été contraintes de faire appel aux allocations de chômage aux États-Unis, portant le taux de chômage réel autour des 24% tandis que les faillites d’entreprises augmentaient de 50%. En réalité, si les financiers et leurs algorithmes sont si confiants, c’est pour une raison très simple: ces derniers mois, les grands États capitalistes ont ouvert les vannes sur les marchés financiers, les abreuvant de liquidités et de transferts d’argent public dans des proportions inédites.

Couplée à un relâchement des régulations sur le secteur bancaire et financier, cette mise sous perfusion étatique est le carburant qui permet de relancer la «confiance» et l’accumulation au bénéfice des ultra-riches malgré l’effondrement de l’économie. Cela passe par deux armes de politique économique: d’un côté le «bazooka monétaire» des banques centrales; de l’autre, la relance budgétaire des gouvernements.

Faire repartir la spéculation

Le «bazooka monétaire» a été la première arme à être dégainée. Déployée quasi simultanément par toutes les grandes banques centrales du globe au mois de mars, l’opération a consisté à faire tourner la planche à billets pour injecter des milliers de milliards sur les marchés financiers. Le but affiché de ces injections? Soutenir la demande globale de titres, et en booster les prix et la liquidité, afin d’empêcher que la crise boursière ne se mue en crise financière. A elle seule, la Banque centrale européenne (BCE) a déjà débloqué presque 1500 milliards d’euros depuis le mois de février pour y arriver… En fin de compte, tout cet argent public que les banques injectent sur les marchés, et qui se donne pour but d’empêcher la transmission du risque financier à l’économie réelle, se métamorphose ainsi en une énorme bulle spéculative. Et c’est cette bulle qui permet à la fortune des ultra-riches de repartir en flèche en totale déconnexion avec le réel…

Relance budgétaire: un sauvetage des nantis

A côté de ce «bazooka monétaire» des banques centrales, les gouvernements ont rapidement eu recours à la relance budgétaire, qui se chiffre elle aussi en milliers de milliards. En surface, cette opération vise bien sûr à servir l’intérêt général: financement des allocations de chômage, aides aux entreprises et aux ménages en difficulté, soutien au crédit…. Et pourtant, elle conduit également à soutenir l’accumulation financière et le portefeuille des ultra-riches. Ce soutien caché s’exprime de deux manières différentes. En premier lieu, les aides accordées par les gouvernements aux salariés et aux entreprises en difficulté ne constituent pas un simple élan de solidarité. Elles poursuivent aussi un objectif beaucoup moins noble…

En effet, en temps normal, les salariés, les petites entreprises et les indépendants reversent toujours – qu’ils le veuillent ou non – une part énorme de leurs revenus aux rentiers et aux actionnaires des entreprises monopolistes (très grosses entreprises dominant un secteur). La fonction des aides d’État, c’est aussi que ce transfert continu d’argent du bas vers le haut ne soit pas interrompu par les pertes de revenus dues à la pandémie. Mais en second lieu, de manière beaucoup plus directe, il y a aussi une part des aides déployées par les gouvernements afin de soutenir les entreprises en difficulté qui sont captées par des firmes qui ne sont pas en difficulté du tout, et qui utilisent ces fonds pour s’enrichir et pour spéculer…