Manifeste pour un autre monde

Suisse • Une vingtaine de personnalités, comme le Prix Nobel Jacques Dubochet, ont lancé un «Manifeste 2020» concernant l’après Covid-19 et préconisant un changement de système

Que font le chanteur et écrivain Michel Bühler et l’ancien président de Médecins du monde Suisse, spécialiste en soins palliatifs, Nago Humbert quand ils se retrouvent en plein confinement dans la cuisine du premier à Sainte-Croix? Ils imaginent des solutions pour l’après-pandémie. «On avait peur que cela reparte comme en 14 et que l’on n’ait rien appris, alors nous nous sommes mis à réfléchir ensemble, en contactant des personnalités proches ou des ami.e.s pour leur demander d’imaginer des pistes concrètes pour bâtir un monde nouveau», explique le compositeur vaudois. Et les réflexions présentées à l’occasion d’une conférence de presse à Genève ont été fructueuses.

Face à la pandémie, Nago Humbert et l’oncologue tessinois, Franco Cavalli saluent le travail de l’hôpital public comme «seul bouclier sanitaire», ainsi que l’engagement du personnel. Pour en finir avec les coupes dans le secteur, la diminution de lits de moitié en dix ans, la privatisation de certains services comme le nettoyage et  la mise en concurrence des hôpitaux par le nouveau système de financement hospitalier (DRG), les deux éminents spécialistes réclament un arrêt des coupes budgétaires, un renforcement de la formation de personnel de santé plutôt que de piller les forces vives des autres pays, mais aussi le développement des soins à domicile ou l’instauration d’une caisse maladie unique. «Il faut aussi remettre en cause les monopoles pharmaceutiques qui affichent des bénéfices de 25% et facturent des nouveaux traitements contre le cancer à 100’000 francs par an», dénonce le Tessinois.

Un revenu disponible de 4000 francs

Pour sa part, le président de l’Union syndicale suisse (USS), Pierre-Yves Maillard, demande qu’un effort spécial soit entrepris en faveur de la jeunesse, à l’heure où les places d’apprentissage sont en forte diminution dans tous les cantons. «D’ici quelques années, les baby boomers prendront leur retraite et il y aura 1 million de personnes de plus de 75 ans en Suisse. Il faut donc un appui public pour permettre à tous les jeunes d’entrer dans le travail. La jeunesse est notre alliée et notre ressource», souligne le Vaudois, rappelant que son Canton avait initié un programme FORJAD de formation professionnelle et de placement en emploi pour les jeunes adultes à l’aide sociale.

Professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, Sergio Rossi explique que la crise sanitaire est aussi le fruit de la globalisation et de la financiarisation de l’économie. «La crise actuelle est pire que celle de 2008, car elle contient une contraction aussi bien de la demande que de l’offre», précise le macroéconomiste. Il relève que les profits des grands capitalistes explosent, alors que le pouvoir d’achat des salarié.e.s stagne depuis des années. Pour affronter la crise, il propose que chaque personne puisse jouir d’un revenu mensuel disponible d’au moins 4’000 francs, financé par une micro-taxe sur le trafic des paiements scripturaux, qui fait l’objet d’une initiative fédérale récemment lancée. Il défend aussi le principe d’un impôt sur les gros patrimoines et les revenus élevés, qui ont profité des crises induites par le néolibéralisme. Revenant sur le rôle prépondérant de l’Etat dans la croissance, il demande que des investissements soient réalisés dans une économie socialement et économiquement soutenable et que la Banque nation ale suisse (BNS) investisse dans des entreprises, qui respectent ces critères.

Secrétaire générale du syndicat suisse romand du spectacle, Anne Papilloud est revenue sur la précarité qui touche les gens du spectacle. «La plupart des salarié.e.s du secteur font partie des 10% des travailleur.e.s avec les plus bas salaires», relève-t-elle. Elle veut que les pouvoirs publics écoutent mieux les professionnel.le.s de la culture, que le travail effectué notamment dans la préparation et la création des spectacles soit réellement payé. Elle souhaiterait aussi que la création se tourne aussi vers le «non-public» local, qui ne va pas aux spectacles plutôt que de privilégier la politique de tournée de prestige. Pour finir, la syndicaliste demande que les subventions soit affectées à toutes les cultures, notamment les musiques actuelles ou l’écriture plutôt qu’à la seule culture reconnue.

Une Suisse bio dans 10 ans

«Manger est un acte agricole», lance Josef Zisyadis, directeur de la Fondation pour la promotion du goût et co-prési- dent de Slow Food Suisse, rappelant que durant le confinement les Suisses ont découvert la qualité des produits locaux en vente directe dans les fermes. «La Suisse doit se fixer comme objectif de devenir un pays entièrement bio dans la décennie», propose l’ancien conseiller national vaudois. Il désire que l’école dispense dès la crèche une «éducation au goût et à l’alimentation ». Les réfectoires scolaires devraient tous avoir une cuisine autonome, favorisant la participation des élèves à la découverte du patrimoine du bien manger Il défend l’inscription du principe de la souveraineté alimentaire dans la constitution. «L’avenir est dans les micro-fermes et dans l’agro-écologie. Pourquoi ne pas imaginer trois plus de paysans en Suisse?», s’interroge-t-il. Il veut enfin que soit instaurée une caisse de l’alimentation sur le modèle de l’AVS pour permettre à tout un chacun d’accéder à une nourriture bio par le biais d’allocations mensuelles.

Le Prix Nobel de chimie 2017 et militant écologiste, Jacques Dubochet et Philippe Roch, ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEV) ont tous deux plaidé en faveur d’une protection du climat, de la biodiversité et de la nature. «Si à la fin du siècle, la température aug- mente de 8%, nos petits-enfants n’y sur- vivront pas. Aujourd’hui, nous avons comme un porte-monnaie commun d’émissions de gaz à effet de serre et il faut empêcher que les plus riches y piochent jusqu’à ce qu’on en crève», a expliqué, avec son habituelle faconde, le scientifique vaudois. Plus contemplatif, le Genevois a rappelé les vertus et les bienfaits d’apaisement et de la plénitude de la nature pour chacun.e. «Il faut privilégier l’éducation à l’émerveillement, au respect, à l’écologie plutôt que d’armer nos jeunes à une compétition fratricide», plaide-t-il.

D’autres contributions comme celles de Jean Ziegler sur «le capitalisme qui tue», du philosophe Alexandre Jollien, de la présidente de Solidarité sans frontières, Amanda Ioset, de la vice-présidente du syndicat des services publics (SSP), Cora Antonioli, en faveur du service public au service des besoins de la population ou du journaliste argentino- suisse Sergio Ferrari complètent ce nouveau manifeste du XXIe siècle, qui espère avoir autant de succès qu’un autre écrit en 1848.

www.manifeste2020.ch