En mer Egée, le fracas des mots et la menace de guerre

Conflit • Le contentieux turco-grec sur les frontières maritimes donne lieu à une inquiétante escalade verbale et militaire. (Par Rosa Moussaoui Paru dans L’Humanité)

Le nationalisme expansionniste du Président turc assoit son autoritarisme et légitime une impitoyable répression intérieure. (Räsande Tyskar)

Dans les eaux claires de la mer de Libye, au sud de la Crète, elles se sont ancrées dans le paysage, parmi les bateaux de plaisance, les voiliers et les barques des pêcheurs. Les frégates grecques patrouillent sans trêve, et la quiétude des cieux est fréquemment troublée, ces dernières semaines, par le vacarme des chasseurs F-16 et Rafale: la Grèce multiplie, depuis la base militaire de Souda, les exercices communs avec ses alliés français, égyptien, américain, chypriote.

C’est une frontière factice, tracée l’automne dernier par la Turquie et la Libye au large, là, à l’horizon, qui a d’abord semé la dis-corde. Le 27 novembre 2019, le régime de Recep Tayyip Erdogan concluait avec le gouvernement libyen d’entente nationale dirigé par Fayez el- Sarraj un pacte pour délimiter les juridictions maritimes des deux pays, chevauchant allègrement les eaux sur lesquelles la Grèce et l’Égypte ont des droits. En fait, Ankara n’a jamais signé la Convention onusienne de Montego Bay, entrée en vigueur en 1994, qui détermine les espaces maritimes sur lesquels les États côtiers peuvent revendiquer une souveraineté: la mer territoriale qui peut s’étendre jusqu’à 12 milles marins des côtes, la zone économique exclusive (ZEE) et le plateau continental, qui correspond à l’extension sous-marine du territoire d’un État jusqu’à 200 milles marins.

Au-delà de cette distance, les eaux et les fonds marins relèvent du régime de la haute mer. La Turquie rejette ces dispositions qui la «confinent», estime-t-elle, en raison de la présence en mer Égée de nombreuses îles grecques à proximité de ses côtes. Ces îles ne devraient pas, selon elle, créer de zones de juridiction maritime au-delà des eaux territoriales.

Escalade verbale, incidents et accrochages

Surtout, la découverte depuis 2009 d’importants gisements de gaz naturel offshore en Méditerranée orientale, dans le Bassin levantin, aiguise les rivalités, et déchaîne, côté turc, l’agressivité et l’expansionnisme d’Erdogan, qui n’hésite plus à revendiquer l’héritage kémaliste, à jouer la carte ultranationaliste pour étrangler toute velléité de contestation intérieure. Tout s’est envenimé le 21 juillet, avec l’arrivée du vaisseau de recherches sismiques turc Oruc Reis, escorté d’une quinzaine de bâtiments militaires, au large de Kastellorizo, la plus orientale des îles grecques.

Depuis cette date, les mouvements turcs n’ont pas cessé en mer Egée et en Méditerranée orientale, tandis qu’Athènes déploie, en réponse, sa flotte militaire et multiplie les initiatives diplomatiques pour isoler Ankara et exiger de l’Union européenne des sanctions dissuasives auxquelles Berlin fait jus- qu’ici entrave. Incidents et accrochages se succèdent, faisant craindre un funeste engrenage. Le 12 août, la frégate grecque Limnos entrait en collision avec le bâtiment militaire turc Kemal Reis, officiellement en raison d’une «manœuvre mal calculée» de ce dernier, selon Athènes.

Le 29 août, l’état-major de l’armée grecque faisait état de l’entrée d’avions de chasse turcs dans la région d’information de vol d’Athènes, alors que des appareils grecs escortaient un bombardier américain dans le cadre d’un exercice de l’Otan, une menée qualifiée de «provocation». Et la marine turque a émis plu- sieurs notices d’information maritime (Navtex) faisant état de manœuvres militaires avec des exercices de tir au nord de Chypre et dans une zone située entre les îles de Rhodes et Kastellorizo.

L’escalade verbale est tout aussi inquiétante. Alors qu’il célébrait en grande pompe, dimanche, la défaite grecque de 1922 en Asie mineure, Erdogan a proféré devant de jeunes officiers des menaces explicites visant la Grèce et la France: «Le peuple grec accepte-t-il ce qui risque de lui arriver à cause de dirigeants cupides et incompétents?»; «Le peuple français sait-il le prix qu’il devra payer?» Le président turc enchaîne les discours toujours plus virulents, jurant de ne faire aucune concession pour défendre les intérêts territoriaux et gaziers de la Turquie en Méditerranée.

Au centre des convoitises: les gisements Léviathan, Calypso, Zohr, Aphrodite ou Tamar découverts ces dernières années au large d’Israël, du Liban, de l’Egypte et de Chypre, qui représentent des réserves estimées à 3’000 milliards de mètres cubes de gaz. Il y a deux ans déjà, au large de Chypre, dont l’armée d’Ankara occupe illégalement la partie nord (38 % du territoire) depuis 1974, des vaisseaux turcs barraient la route à une plateforme de forage affrétée par le géant italien de l’énergie ENI. Les forages d’exploration conduits depuis lors par la Turquie au large de cette île sont la source d’un lourd contentieux avec l’UE.

L’Europe divisée

Mais les appétits énergétiques d’Erdogan n’expliquent pas seuls la crise en cours. «Les hydrocarbures ne sont pas l’unique enjeu. La Turquie veut sortir de sa position périphérique pour affirmer des ambitions plus grandioses. Erdogan veut se poser en représentant du monde musulman et faire de la Turquie une force navale méditerranéenne. Il projette cette ambition dans le bras de fer avec la Grèce, décrypte l’ancien ministre grec des Affaires étrangères Georgios Katrougalos. La nouveauté, c’est cette escalade de l’agressivité turque. C’est la première fois que la Turquie procède à des recherches sur le plateau continental grec.»

Une «ligne rouge» que l’Union européenne devrait aussi faire sienne, selon lui. Mais, si la Grèce peut s’appuyer sur la France, pressée de conclure des contrats de vente de frégates, décidée à reprendre pied en Méditerranée orientale et cible en juin, au large de la Libye, de manœuvres hostiles de la marine turque, on s’agace, à Athènes, des atermoiements allemands. Les Vingt-Sept préparent bien des sanctions qui pourraient concerner «des individus, des navires ou l’utilisation des ports européens», en ciblant les activités turques considérées comme «illégales», indique le porte- parole de la diplomatie européenne, Josep Borrell; elles pourraient être inscrites à l’ordre du
jour du prochain Conseil européen, prévu le 24 septembre.

La chancelière allemande n’en exhorte pas moins sur le même ton Grecs et Turcs au «dialogue», les yeux rivés sur les intérêts économiques allemands : Berlin est avec Moscou et Pékin l’un des principaux partenaires commerciaux d’Ankara. Et si l’Allemagne a fini par suspendre, à la fin de l’an dernier, ses livraisons d’armes à la Turquie à la suite de l’invasion du nord-est de la Syrie, Erdogan était auparavant, de loin, le premier client de l’industrie allemande de l’armement, avec des ventes qui dépassaient en 2019 les 250 millions d’euros, soit un tiers des exportations allemandes dans ce domaine.

Devant la lenteur et l’apathie de ces pourparlers européens, Athènes cherche à contenir l’expansionnisme d’Erdogan par des initiatives politiques impliquant ses voisins. Le 27 août, la Vouli, le Parlement grec, ratifiait ainsi l’accord bilatéral conclu avec l’Égypte pour définir les ZEE des deux pays. Façon de casser l’axe maritime tracé par Ankara et Tripoli. Dans le même mouvement, un accord similaire délimitant les ZEE grecque et italienne en mer ionienne était entériné.

La démarche décuple l’ire turque: samedi, le vice-président turc Fuat Oktay a prévenu que toute tentative d’Athènes d’étendre à 12 milles marins ses eaux territoriales en mer Egée serait considérée comme un «casus belli».
Le ballet des avions de chasse ne distrait ni les Grecs ni les Turcs des effets de la crise sanitaire En fait, dans les cas où la géographie des côtes entraîne un chevauchement des espaces maritimes de deux États limitrophes, comme c’est le cas ici, les dispositions de la Convention de Montego Bay ne peuvent permettre de trancher les différends: les Etats concernés doivent conduire des négociations bilatérales. En cas de désaccord, les parties peuvent s’en remettre à la Cour internationale de justice, option que défend Athènes.

Le contentieux n’a rien de nouveau: il avait déjà donné lieu, en 1976, avec la campagne de prospection menée par le navire de recherche turc Sismik I, à une dangereuse escalade. Le Conseil de sécurité de l’ONU avait alors exhorté les parties à des «négociations directes», qui avaient finalement abouti à un moratoire sur toutes explorations et exploitations unilatérales du plateau continental. Mais la rupture des négociations en 1981 avait donné lieu à de nouvelles crises frôlant l’affrontement militaire, en 1987 puis 1996. Depuis cette date, les tensions n’ont jamais disparu.

Elles donnent aujourd’hui lieu à des narrations nationalistes outrancières, aux implications incertaines. Un site grec comparait ces jours-ci l’affrontement en cours à la bataille de Salamine contre les Perses… en voyant dans cette antique confrontation navale la «matrice de la civilisation occidentale». «Nous devons envahir la Grèce comme les nazis ont envahi la Pologne!» lançait, côté turc, la semaine dernière, sur un plateau télévisé, un obscur professeur d’histoire à l’université de Sakarya.

Sur les deux rives de la mer Egée, la même crise sévit, elle est tout à la fois sanitaire, sociale, économique et le ballet des avions de chasse et des frégates ne distrait guère Turcs et Grecs de ses violents effets. «L’attitude hypocrite du premier ministre de droite Kyriakos Mitsotakis, qui fait dans la sur- enchère verbale tout en laissant Erdogan franchir les lignes rouges, ne rencontre pas vraiment de critiques, relève le journaliste politique Yannis Albanis. C’est que la majorité sociale refuse les concessions à la Turquie, mais sans pour autant vouloir la guerre. Ce qui domine, c’est un vertigineux sentiment d’incertitude.»

 

L’avocate Ebru Timtik est décédée

Membre de l’Association des avocats progressistes (ÇHD) et du Bureau d’avocats du peuple, accusée par les autorités turques d’être liée au Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C), Ebru Timtik avait été arrêtée le 20 juin 2019 en même temps que sept autres avocats. Le 15 octobre 2019, elle avait tété condamnée à treize ans et six mois de prison.

Dés février 2020, en l’absence de toute perspective de révision, Ebru Timtik (de même qu’un autre avocat, Aytaç Ünsal) avait entamé une grève de la faim en vue d’obtenir un traitement équitable. Son état de santé se dégradant, en juillet, sa libération est pourtant refusée. Ceci en dépit d’un rapport médical indiquant que son état de santé est incompatible avec la détention. Ebru Timtik est alors seulement transférée à l’hôpital Sadi Konuk d’Istanbul.

A partir du 11 août, à l’initiative de l’organisation Lawyers for Lawyers, des conférences de presse sont organisées un peu partout dans le monde pour tenter de faire pression sur les autorités turques en alertant l’opinion publique internationale. En vain. Le 27 août, Ebru Timtik est décédée, après 238 jours de grève de la faim. Sa mort a soulevé une vague d’indignation, notamment au sein de l’opposition turque.

Réd.