«Un procès historique» pour les victimes de l’agent orange

France • Le Tribunal de grande instance d’Evry, en banlieue parisienne, a décidé d’ouvrir le procès le 25 janvier, suite à la plainte de la franco-vietnamienne Trân Tô Nga contre les multinationales de la mort de la Guerre du Vietnam. (Par Lina Sankari Paru dans L’Humanité)

Le procès de la dernière chance, qui permettrait à toutes les victimes vietnamiennes de voir la responsabilité des sociétés américaines ayant produit ou commercialisé l’agent orange établie, a été reporté. Pour des raisons sanitaires, l’audience des plaidoiries qui devait avoir lieu lundi 12 octobre au tribunal judiciaire d’Evry a été ajournée au 25 janvier. Ce procès qui oppose Tran To Nga, (1) ancienne agente de liaison du Front national de libération du Sud Vietnam puis correspondante de guerre de l’Agence d’information de libération, à quatorze firmes états-uniennes – dont Mansonto et Dow Chemical – est ainsi chargé de faire reconnaître le lien de cause à effet entre l’exposition à l’agent orange épandu par l’armée américaine et toutes les pathologies développées par les personnes exposées (cancers et malformations génétiques).

Quatrième génération d’enfants malades

De 1961 à 1975, 80 millions de litres de défoliants ont été épandus sur le Vietnam afin de déloger la résistance de ses caches. Au risque de l’écocide: certains pans de forêt ont été durablement détruits, certains fruits ont subi des mutations génétiques et les nappes phréatiques et les sols restent contaminés. Les corps, aussi. Le Vietnam assiste impuissant à la naissance de la quatrième génération d’enfants malades. «C’est un procès unique, historique, politique et pédagogique», martèle Tran To Nga, qui a été exposée à deux reprises à l’agent orange et souffre désormais d’un diabète de type 2, d’un système immunitaire défaillant, de maux de tête et de nodules sous-cutanés.

Sa première fille, née en 1968, a la peau qui part en lambeaux quelques jours après la naissance, et meurt de la tétralogie de Fallot à 17 mois. Ses deux autres enfants souffrent respectivement d’alpha-thalassémie, une maladie du sang, et de chloracné, qui affecte la peau.

L’espoir de millions de victimes

Ce procès est également un combat de David contre Goliath. Les multinationales surpuissantes ont tout tenté pour faire traîner la procédure. «La complexité tient au fait que l’ensemble des sociétés sont aux Etats-Unis, où le
droit diffère. Nous avons dû faire traduire l’ensemble des documents par des traducteurs assermentés pour que les actes soient réguliers», précise Amélie Lefebvre, l’une des avocates de Tran To Nga, qui demande le versement d’une indemnité pour les dommages corporels et moraux.

Les entreprises chimiques se dédouanent de leur responsabilité en arguant qu’elles répondaient alors à une commande du gouvernement américain en temps de guerre. En 1984, les vétérans américains ayant servi au Vietnam et ayant développé des pathologies ont pourtant obtenu gain de cause et reçu une indemnité de 180 millions de dollars. La justice américaine rejette en revanche l’action des civils américains et vietnamiens. Dans les faits, si un tribunal français établissait le lien de cause à effet entre l’exposition à la dioxine et les maladies développées par Tran To Nga, les millions de victimes vietnamiennes pourraient espérer prétendre à des indemnités pour des soins extrêmement lourds et onéreux. «C’est pourquoi nous soutenons M me Nga dans ses démarches», assure Truong Pham, responsable de la communication à l’Association vietnamienne pour les victimes de l’agent orange (Vava), qui a récolté plus de 400’000 signatures en appui à Tran To Nga.

(1) voir aussi l’interview de Tran To Nga dans Gauchebdo, 28 juin 2018