Mots lourds sur un pays fracturé

France • La concomitance d’une campagne médiatico-politique du gouvernement français sur sa droite et les attentats islamistes creuse un abîme vers l’extrême-droite dans un contexte de crise.

Manifestation parisienne en hommage à Samuel Paty, enseignant assassiné par un islamiste. (Parti socialiste)

Après le calme politique apparent d’un été indien et le ralentissement de la pandémie, le ciel s’est dangereusement assombri. Alors que la rentrée avait débuté dans l’inquiétude d’une seconde vague aux conséquences sanitaires et sociales désastreuses, le gouvernement d’Emmanuel Macron annonçait travailler sur une loi «contre le séparatisme islamiste». Si le contexte pesant du procès des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de janvier 2015 offrait un déversoir médiatique à la communication du parti présidentiel, La République en marche (LREM), deux nouveaux actes terroristes menacent de faire sauter les digues.

Boycott controversé

A la mi-septembre, certains médias alimentaient un écran de fumée devant la situation économique et sociale liée à la crise sanitaire. Ainsi, l’attention était déportée sur les questions identitaires, notamment au travers d’une polémique. Cette dernière est née de ce que des députés de la majorité (LREM) et des Républicains ont refusé, le 17 septembre, d’auditionner la Vice-présidente de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), Maryam Pougetoux. Ils ont quitté la salle, où se tenait une commission travaillant sur «les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse», au motif que Maryam Pougetoux portait un voile. D’autres députés LREM se sont désolidarisés de cette «décision de boycott», au nom du fait que «cette étudiante n’a enfreint aucune loi», selon le député macroniste Saïd Ahamada, ndlr.

Le 25 septembre, premier coup de tonnerre. Deux personnes employées de la société de production Premières Lignes Télévision (émission Cash Investigation), qui fument une cigarette devant leurs locaux, ancienne- ment ceux de Charlie Hebdo, sont attaquées et blessées par un individu pakistanais armé d’un hachoir. Une fois arrêté, le suspect reconnaîtra qu’il visait le journal satirique ayant publié des caricatures de Mahomet. Il ignorait que le siège avait été déménagé dans un lieu tenu secret suite à la tuerie de 2015. Moins d’un mois plus tard, le 16 octobre, un nouveau drame survient. Samuel Paty, professeur d’histoire-géo- graphie d’un collège du département des Yvelines en Île-de-France, est la victime d’un sanglant assassinat terroriste. Abattu par la police, le suspect pourrait avoir agi dans le sillage notamment d’une polémique initiée sur les réseaux sociaux par le père d’une élève, après que l’enseignant a montré des caricatures du Prophète lors d’un cours sur la liberté d’expression. La foudre annonce alors la tempête.

Le poids des mots

Deux jours plus tard, une grande mobilisation se tient sur la place de la République à Paris. Si dans un premier temps les images rappellent, bien qu’à petite échelle, les grandes mobilisations du mouvement «Je suis Charlie», «l’union» n’est plus au rendez-vous. Sur les réseaux sociaux des vidéos montrent la présidente de l’UNEF et étudiante en droit Mélanie Luce s’apprêtant à prendre la parole devant les milliers de personnes rassemblées, lorsqu’une partie de l’auditoire se met à scander, «collabos, collabos, collabos!».

Le lendemain, le Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin dit avoir lancé des opérations de police contre «des dizaines d’individus» qui n’ont pas un «lien forcément avec l’enquête mais à qui le gouvernement a envie de faire passer un message» (La Croix, 19.10). Le même jour, sur le plateau de la «Fox News française», C News, le journaliste Pascal Praud ouvre son émission quotidienne par un éditorial qu’il conclut ainsi: «Trop longtemps, le déni a occulté une réalité. L’islam gangrène la société française jusque dans son école républicaine».

L’islam condamné

Ainsi ne sont plus seulement mis en cause terroristes, fanatiques, intégristes ou islamistes, mais également «l’islam», soit une religion dans son ensemble. La police n’opère plus uniquement pour prévenir et punir les crimes et délits, elle fait désormais aussi passer «un message». Les mobilisations ne se contentent plus de défendre la liberté d’expression, elles désignent aussi les «collabos».

Si nul ne sait avec certitudes où mènent ces «glissements» sémantiques et politiques, le récent emprunt fait à l’extrême-droite par le Ministre de l’Intérieur du qualificatif «d’islamo-gauchistes», pendant contemporain du soi- disant «complot judéo-bolchevique» du siècle dernier, indique une direction. Le Chant des partisans (hymne de la Résistance française sous l’occupation nazie, 1941, ndlr) veut que «partisans, ouvriers et paysans» y entendent une alarme.