«Covidé.e.s», vos papiers!

Le Passeport Covid est un nouvel obstacle à la liberté de circulation et un outil de ségrégation. Au-delà du transport aérien, son usage risque de se généraliser. (Par Nicanor Haon)

Le passeport de voyage creuse l’écart entre une élite et des peuples aux déplacements restreints. (DR)

Il y a les passeports de pays riches, ceux de pays pauvres et biométriques. Surtout il y a les visas, qui restreignent la liberté de circulation des uns alors que d’autres n’ont pas ces contraintes. Proposé à Genève, le passeport Covid AOK Pass vient creuser l’écart entre une élite circulant et des peuples pour qui les déplacements sont restreints. Faudra-t-il prouver être immunisé au coronavirus pour continuer à se déplacer? Et si ce type de passeport était exigé au-delà du transport aérien?

Un faux remède

L’AOK Pass (pour «Anticorps OK») est présenté par l’industrie aérienne et la presse libérale comme le remède à la crise du secteur aérien. Ceci aux bourgeois en manque de voyages d’affaires et aux touristes des pays riches en mal de plages de sable fin. Lancé par une start-up singapourienne, le sésame des portes du ciel est mis en oeuvre en partenariat avec la multinationale genevoise SGS, L’International Chamber of Commerce (ICC) et la compagnie d’assurances International SOS.

Pour les défenseurs de ce «passeport Covid» ou «passeport d’immunité», il s’agit de faire voler des avions pour relancer l’économie mondiale plombée par la pandémie de coronavirus. La méthode: un test d’anticorps avant l’aéroport, dont les résultats sont enregistrés sur smartphone, et combinables avec d’autres données médicales.

Initiative privée et non étatique

Émanant de sociétés privées et non d’autorités étatiques, on pourrait remettre en cause la légitimité et le caractère accessible de l’AOK Pass. Qu’à cela ne tienne, plusieurs gouvernements, dont celui de la Suisse, ont déjà évoqué sa reconnaissance: Europe, Pays du Golfe et États-Unis en tête. On reconnaît là les pionniers des frontières dites «intelligentes», où les données biométriques remplacent déjà le travail des gardes-frontières. Ainsi des dizaines d’aéroports s’apprêtent à reconnaître l’AOK Pass comme un document de voyage. Cela alors que des passeports officiels comme ceux de l’Afghanistan, du Népal, de la Somalie ou d’Haïti n’ouvrent accès sans visa qu’à une quarantaine de pays. Contre plus de 130 pour les passeports les plus «forts»: Suisse, Corée du Sud ou Nouvelle Zélande par exemple.

Selon la BBC, des projets sont en cours pour croiser le résultat d’un test d’anticorps Covid avec des documents d’identité et un selfie pris sur son smartphone. Le tout pour obtenir un code pouvant être scanné sur son écran afin de pouvoir accéder au travail, à un hôtel ou à des lieux de rassemblement. L’Argentine, la Colombie, l’Estonie, Israël ou encore le Chili auraient ouvert leurs portes à ces projets mettant potentiellement en place une ségrégation de l’espace public entre des personnes certifiées immunisées et les autres.

Ségrégation problématique

C’est bien cette ségrégation qui pose problème, plus encore que les questionnements scientifiques déjà soulevés par l’OMS lors de la première vague autour de la fiabilité des tests d’immunité. Le coronavirus impacte plus gravement les personnes à bas revenus, dans les régions pauvres ou inégalitaires. La probabilité de décéder de la Covid-19 est également liée aux revenus et à l’accès au système de soins. Se confronter au virus en développant les anticorps et sans décéder, puis accéder au travail, aux voyages et aux événements de groupe sera donc l’apanage d’une élite aisée.

L’histoire de la Nouvelle Orléans au XIXe s. montre comment le statut immunitaire a pu ségréger une partie de la population, précisément les Noirs, leur empêchant d’accéder au logement, au mariage et à certains emplois, car ne pouvant prouver leur immunité à la fièvre jaune. Les passeports d’immunité au Covid-19 sont donc les éléments-clés d’un jeu dangereux. Celui-ci creuse les fossés ségrégationnistes et discriminatoires de nos sociétés. Ceci plutôt que de donner une opportunité d’avancer de manière solidaire vers l’égalité de traitement et la liberté de circulation de toutes et tous.