Une Amérique des Etats-désunis

Etats-Unis • Mardi a débuté l’élection présidentielle américaine. Si à l’heure où nous mettons sous presse, aucun des deux camps ne l’a officiellement emporté, se dessine un pays profondément divisé.

La part électorale de Trump se révèle sans surprise être majoritairement blanche (57%), «conservatrice» (84%) et évangéliste (76%). (Gilbert Mercier)

Qu’importe l’issue électorale, le vainqueur aura du mal à recoller les morceaux. Ceci d’autant plus que le présidant sortant crie déjà victoire. «Des millions de gens ont voté pour nous, ce soir, et un groupe de gens vraiment tristes tente de nous priver de nos droits. Nous ne le supporterons pas. … Nous sommes prêts pour une célébration. Nous avons tout gagné», a proclamé le 4 novembre Donald Trump, alors que l’issue du scrutin était encore incertaine, promettant d’aller réclamer sa «victoire» devant la Cour suprême. Dans un pays aux lourdes fractures, l’absence d’un résultat tranché au soir de l’élection ouvre la voie à une semaine de tous les dangers, le vote par correspondance nécessitant encore plusieurs jours de comptage.

Issue indécise

La nuit a été longue pour les deux camps. Sur le grand écran tactile du présentateur de CNN, on pouvait voir s’illuminer chaque Comté (gouvernement local qui subdivise les Etats) l’un après l’autre, en bleu, pour le candidat Démocrate Joe Biden, en rouge, pour le Républicain Trump. Arrivé à un certain écart de voix et après un pourcentage de bulletins dépouillés, c’est tout l’État qui est considéré comme remporté l’un des candidats. Et avec lui les voix des Grands électeurs (GE) qu’il représente au collège électoral élisant le futur président. Si la soirée avait débuté fort bien pour Biden avec 129 GE sur les 270 à dépasser pour l’emporter (contre 88 pour son opposant), tout s’est enrayé dans la nuit.

Alors que le candidat démocrate se voit créditer de 238 GE et Trump de 213, les regards se tournent vers les Etats dont l’issue du vote était encore imprévisible au moment où nous écrivons. Ainsi, au Nevada (6 GE) et au Wisconsin (10), penchant alors à la faveur de Biden, et en Pennsylvanie (20), Géorgie (16), Michigan (16), Caroline du Nord (15) et Alaska (3), privilégiant le président sortant, les résultats se faisaient attendre, lorsque Trump a décidé de s’auto-proclamer vainqueur.

Une Amérique polarisée

Si peu d’incidents entre supporters des deux camps ont été rapportés durant cette Nuit électorale, les prochains jours pourraient être plus tendus. En effet, aux récentes émeutes liées aux morts d’Afro-américains mettant en cause des agents de police, dont celle de George Floyd qui a fait rejaillir le mouvement Black Lives Matter, s’est superposée une campagne des plus clivante.

Au lendemain de la soirée, les premières analyses du New York Times font état des lignes de fractures de la société américaine. Ainsi, la part électorale de Trump se révèle sans surprise être majoritairement blanche (57%), «conservatrice» (84%) et évangéliste (76%). Quant à lui, Biden emporte la part du lion des votes «libéraux» (89%) et des minorités, afro-américaine (82%), hispanique (66%) et asiatique (63%).

Si l’économie a été le sujet décisif dans le choix de plus d’un tiers des Américain.e.s (35%), il l’a particulièrement été pour celles et ceux ayant voté Trump (82% contre 17%). Du côté des électeurs.trices de Biden, ce sont principalement les «inégalités raciales» (91%) et la pandémie de coronavirus (82%) qui ont primé. Or, pour l’électorat trumpiste, le racisme est très majoritairement vu comme «un problème mineur, voir pas un problème du tout». Et la gestion de l’épidémie par le président aurait été «plutôt», si ce n’est «très bonne». A cela, s’additionnent d’autres clivages. Ainsi la légalité de l’avortement qui convient aux trois quarts des électeurs.trices de Biden et disconvient dans la même proportion chez les pro-Trump, qui voudraient l’interdire. On peut encore citer l’importance du réchauffement climatique, dont 84% des votant.e.s du côté de Trump pensent qu’il ne représente pas un problème «sérieux».

Cocktail explosif

Ce sont donc deux Amériques bien différentes qui se font désormais face. L’une fidèle au président sortant. Il s’est donc déclaré victorieux et parle de «fraude» concernant le vote par correspondance. L’autre qui attend le décompte du dit vote et se refuse à reconnaître la victoire de Trump.

Si comme le prétend le Républicain, la Cour suprême devait être saisie, elle pourrait lui être favorable. En effet, la récente confirmation de la juge conservatrice Amy Coney Barrett, qu’il a soutenu, a porté à 6 le nombre des juges conservateurs sur un total de 9 hauts magistrats. Cas échéant, il est difficile de croire que le camp favorable à Biden acceptera un tel verdict. Il pourrait en résulter une remise en question de tout l’édifice institutionnel américain. Cela d’autant plus qu’une partie de l’électorat ayant voté pour le camp démocrate l’a déjà fait par dépit, faute de pouvoir voter pour son candidat «socialiste», Bernie Sanders. Ce dernier ayant dû se retirer de la course à la Maison-Blanche au profit du candidat Démocrate, faute d’intentions de vote suffisantes.

Dans le cas contraire, c’est-à-dire sans intervention de la Cour suprême et où le vote par correspondance désignerait, d’ici quelques jours, le candidat Biden comme victorieux, alors ce serait à l’électorat trumpiste d’accepter l’issue du scrutin. Toutefois, celui-ci ayant été arrosé, à travers la dernière campagne, de théories complotistes concernant le «virus chinois», le «terrorisme de la Mouvance antifa» et surtout la «fraude» du vote par correspondance, il est également ardu de croire qu’il le ferait sans broncher.

Dans un pays divisé historiquement entre minorités et Blancs.ches, économiquement entre pauvres et riches, culturellement entre métropoles, banlieues et campagnes, scientifiquement entre défenseurs du climat et «climatosceptiques», entre inquiet.ète.s face au Covid-19 et anti-masques, il se pourrait bien que quel que soit le cocktail sortant des urnes, il sera explosif.
Au vu de la situation occidentale qui connaît de plus en de contestations dans les rues, singulièrement en Europe, contre les politiques sanitaires, économiques et sociales, les violences policières ou encore les discriminations en tout genre, une telle explosion pourrait faire sonner les «Trumpettes» de l’Apocalypse. A suivre.