Santé, armes, extrémisme: l’Amérique perd pied

Après le résultat très serré du scrutin présidentiel Chris Townsend, issu du syndicat des transports publics engagé avec la gauche et le mouvement progressiste, livre son analyse et ses craintes. (Par Bruno Odent, paru dans L’Humanité)

À quoi attribuez-vous l’échec de la stratégie anti-Trump de Joe Biden?

Chris Townsend Le candidat démocrate a délibérément mené une campagne insipide, sans aspérité, en essayant d’écarter tout sujet qui pourrait décourager un vote sanction de Trump, y compris chez les électeurs républicains les plus conservateurs.

Le fait d’avoir tout misé sur le rejet du président en exercice a joué un rôle finalement très contre-productif. Pour une raison essentielle: cela l’a conduit à donner le sentiment qu’il menait une campagne plus que consensuelle, dénuée de contenus saillants auxquels les électeurs auraient pu s’identifier. Biden n’a pu ainsi s’extirper de l’image du candidat qui a la préférence des milieux d’affaires et d’une petite élite politico-intellectuelle. Cela me rappelle, sur bien des aspects, l’élection d’il y a quatre ans. La candidate démocrate de l’époque, Hillary Clinton, avait mordu la poussière, car elle souffrait d’exactement des mêmes travers.

Sur tous les sujets sensibles du moment, Biden a été incapable d’avancer des propositions suffisamment convaincantes pour rassembler la classe moyenne et les salariés travailleurs. Dans le monde dans lequel j’évolue, celui des syndicats, nous avons eu les pires difficultés à nous faire entendre sur le fait que le bulletin Biden devait s’imposer. Pourtant, toute la direction de l’AFL-CIO était sur cette ligne.

La transformation du système de santé, un sujet brûlant alors que les États-Unis enregistrent près de 250’000 morts du Covid-19, a-t-elle été esquivée?

Effectivement, cette question constituait sans doute la plus grosse épine dans le pied de Donald Trump. Et pourtant, Biden n’a pas vraiment réussi à en profiter. Il faut une refonte complète du système, comme le propose Bernie Sanders quand il invoque «Medicare for All», un système d’assurance-santé public qui s’émancipe de la férule des assurances privées et ouvre à une couverture universelle pour les citoyens, quels que soient leurs revenus.

Les gens se voient envoyer des factures astronomiques de plus de 10’000 dollars dès lors qu’ils sont hospitalisés quelques jours. C’est insupportable, c’est la raison numéro un des faillites personnelles qui explosent. Et même quand ils ont souscrit une assurance privée, ils sont encore frappés au porte-monnaie par le jeu des franchises.

Biden a tenu un discours très mièvre sur le sujet. Car il n’entend pas toucher à cet épouvantable système privé d’assurance qui est le nôtre. Tout au plus promet-il d’améliorer l’Obamacare, c’est-à-dire une réforme écrite de bout en bout par le lobby des assurances privées, consistant à mettre en place un crédit d’impôt pour que, vaille que vaille, davantage de personnes puissent se couvrir. Autrement dit: un soutien public qui profite surtout aux gros assureurs. C’est bien au-delà qu’il faut aller. Les membres de la campagne Biden ne l’ont pas compris. Pis, ils ont refusé avec la dernière énergie d’intégrer les propositions de Sanders.

La situation post-électorale très tendue n’exprime-t-elle pas le risque d’une évolution préfasciste?

Assurément. D’abord, il y a une accumulation d’armes dans ce pays absolument effrayante. Il y a des millions de flingues en circulation, des milices qui ont pignon sur rue. Et la tentation de régler les problèmes par la force s’est accrue. Notre situation me fait penser aux processus qui ont conduit, en Espagne, à la création des phalanges. Une société très militarisée, avec des groupes capables de se justifier par la religion, ou la croyance en je ne sais quel évangélisme. En Europe, vous avez, semble-t-il, aimé cultiver l’image d’une société politique étatsunienne qui évolue en permanence autour du centre droit. Ce n’est plus vrai au moins depuis Nixon. Aujourd’hui, l’opposition passe entre la droite (Biden) et l’extrême droite (Trump).

On assiste cependant à l’émergence d’un mouvement clairement à gauche autour de Bernie Sanders, Cori Bush ou Alexandria Ocasio-Cortez. Cette gauche doit-elle rester dans la mouvance démocrate, ou n’a-t-elle plus d’autre choix que de s’en extirper?

C’est une question très importante. Sanders et ceux que vous évoquez se revendiquent socialistes. Il y a eu déjà de nombreuses tentatives de création d’une troisième formation, d’un parti du travail. Dans le passé, ces tentatives ont échoué. Pour une raison simple: notre système n’est pas démocratique. L’argent joue un rôle bien trop déterminant. Si vous n’en avez pas, vous n’existez pas. Des milliardaires comme le républicain Donald Trump ou le démocrate Michael Bloomberg sont propulsés tout en haut de l’échelle décisionnelle. Et le jeu démocratique est faussé.

Pourtant, il faudrait parvenir à trouver le moyen d’échapper à ce bipartisme corrompu. Non seulement pour l’avenir de la gauche, mais pour la préservation et l’émergence d’une véritable démocratie dans notre pays. Il faudrait pour cela que nos acteurs de gauche aient les reins très solides et sachent faire preuve d’une grande détermination pour nous frayer un chemin vers cette transformation révolutionnaire qui nous fait aujourd’hui tellement défaut, mais qui est si indispensable.

 

La Squad renforce ses positions

Regroupées au Congrès sous l’appellation de «l’équipe (The Squad)», les quatre jeunes députées de l’aile gauche du Parti démocrate, Alexandria Ocasio-Cortez (New York), Ilhan Omar (Minnesota), Ayanna Pressley (Massachusetts) et Rashida Tlaib (Michigan) ont réussi à maintenir leur siège à Washington. Plus fort, ce groupe féministe de femmes de moins de 50 ans se voit renforcer. Elue dans le 16e district de New York, Jamaal Bowman, ainsi que Cori Bush (1er district du Missouri) et Marie Newman (3e district de l’Illinois), qui défend le droit à l’avortement, le contrôle des armes à feu, le Green New Deal et Medicare, ont passé l’épaule et siégeront avec leurs devancières à la chambre des représentants. Même si, durant la dernière législature, les nombreuses propositions du Squad pour réformer le système de santé ou d’éducation, notamment en mettant fin aux prêts étudiants abusifs, n’ont pas passé la rampe, elles ne s’en laisseront pas conter. «Le changement prend du temps», affirmait Ilhan Omar dans les colonnes de The Independent en début d’année.

Réd.