Un tri en question aux Hôpitaux

Suisse • Devant la poussée pandémique, des décisions cruciales affectent l’admission aux soins intensifs. Face aux «estimations» de vie ou de mort notamment, voici certains éléments du débat pour l’accès aux soins en temps de pénurie de places.

La tente de tri pour les tests Covid-19 devant les HUG à Genève. (Louis Brisset)

Une importante seconde vague Covid déferle en Europe. Le 11 novembre, la Suisse dénombre 6000 nouveaux cas et 200 morts en 24 heures selon l’Office fédéral de la santé publique. Parmi les régions fortement impactées, plusieurs cantons romands. Genève est le plus durement touché. Viennent ensuite Fribourg et le Valais. Si jusqu’à présent, les transferts de patients ont permis d’utiliser les ressources hospitalières de cantons alémaniques, ceux-ci ne sont pas à l’abri de la déferlante.

Nos autorités politiques et médicales pourraient avoir à prendre des décisions, dont la gravité semble inversement proportionnelle à leur présence dans le débat public. (Malgré la suppression d’opérations électives, la collaboration de cliniques, l’effort de l’armée soulignés par le Service sanitaire coordonné de la Confédération, la tension s’accroire au 11 novembre face à l’afflux de malades hospitalisés, ndlr).

Péril hospitalier

Le pic d’hospitalisation du printemps dernier est dépassé. L’usage de tests antigéniques rapides pour Covid-19 (résultat en 15 minutes), a débuté lundi à Lausanne, mardi à Fribourg et mercredi à Genève. Bien qu’il existerait une marge de manoeuvre à l’échelle du pays, des cantons connaissent une situation de saturation hospitalière. Le 3 novembre, une alerte critique est venue du Centre hospitalier universitaire Vaudois. Le CHUV a commencé à adresser les malades pouvant l’être dans les hôpitaux alémaniques connaissant un afflux moins important, en augmentant ses capacités d’accueil pour des futurs patient.e.s.

Samedi, au tour des Hôpitaux universitaires Genevois (HUG) de tirer la sonnette d’alarme. «Pour garantir le maintien de soins de qualité au plus grand nombre de personnes sévèrement atteintes par le Covid-19, les HUG ont transféré trois patient.e.s vers les Hôpitaux universitaires de Zurich et Berne», apprenait-on par communiqué. Dimanche soir, la RTS révélait qu’à ce stade, c’était plus de 30 transferts de «patients Covid» déjà réalisés. Devant les prémices d’un possible «cataclysme sanitaire», la question de la pénurie de personnel, locaux et matériel de soin se pose.

Des feux et des vies

Pour apporter un éclairage, le 19h30 (RTS. 8.11) a interviewé la médecin et bioéthicienne Samia Hurst, l’une des auteur.e.s. des dites «directives de triage». A ses yeux, «on doit tenter de sauver le plus grand nombre de personnes possible, tout en respectant la valeur égale de la vie de chacun». D’où un tri en trois catégories et autant de couleur de sémaphores.

Vert, la personne s’en tire «sans avoir la priorité». Rouge, les chances de s’en sortir «sont faibles avec ou sans… les soins intensifs. Non prioritaire, la personne est alors en «fin de vie, ce seront des soins palliatifs.» Orange signifie indécis. Ainsi les «chances sont suffisamment bonnes». Le patient peut être prioritaire. Au final «des patients dont la chance (de survie) est faible mais qui auraient peut-être eu cette chance, en d’autres situations» ne l’auront pas dans cette situation de«ressources très rares».

À propos de cette situation sanitaire, l’Association de défense et de détente de tou.te.s les retraité.e.s et futur.e.s retraité.e. (AVIVO) forte de ses 10’000 membres explique: «Les personnes âgées doivent maîtriser leur destin et exercer leur responsabilité au même titre que les autres groupes sociaux. Toute politique teintée de ‘condescendance’ est révélatrice en fait d’une certaine forme de mépris et débouche sur un risque inacceptable d’infantilisation».

Pour la saturation hospitalière, l’AVIVO avertit: «Si le tri venait à s’imposer dans les perspectives de soins, celui-ci ne doit pas être déterminé a priori par l’âge, mais par l’évaluation de la balance chances de guérison/risques, hors de tout acharnement thérapeutique et dans le respect prioritaire du confort des patient.e.s. Il convient en effet de rappeler que si ce dilemme se pose toujours lorsqu’il est question de soins, en raison d’une conjoncture tendue, il risquerait ici d’être posé de manière inadmissible: la pénurie de places devenant seule déterminante par rapport à la problématique de chances de guérison

Porte-parole de 1,7 million personnes handicapées dans notre pays, Inclusion Handicap (IH) dénonce le renforcement des critères de «triage» en cas de pénurie par l’Académie suisse de sciences médicales (ASSM). Ces critères se fondent sur une «échelle de fragilité». D’après IH, il conduirait à ce que les personnes handicapées soient exclues des soins intensifs plus souvent que la moyenne.

Le cas des personnes handicapées

Concrètement, cette «échelle» mesure la «fragilité» d’un individu. De 1, pour une personne «très en forme», à 9 désignant une espérance de vie inférieure à 6 mois. Elle compte plusieurs niveaux. «A» signifie des lits de soins intensifs sont disponibles mais où les capacités sont limitées. «B» égal plus de disponibilités.

Or pour IH, dans le premier cas pour une personne de plus de 65 ans, un «score» de fragilité égal ou supérieur à 7 représenterait un «critère de non-admission» aux soins intensifs. Or, celui-ci définit, «une fragilité sévère», soit «une complète dépendance en matière de soins personnels», et pourrait selon IH, s’appliquer à des personnes handicapées sur la base de leur dépendance à l’égard de l’assistance d’un tiers. Dans le deuxième cas («B»), une personne du même âge pourrait se voir refuser l’admission à partir d’«une fragilité modérée». A savoir des personnes «nécessitant de l’aide dans leurs activités extérieures et dans l’entretien de leur maison… ou encore une assistance minimale pour s’habiller». Pour IH, cela concernerait des personnes handicapées, moins relativement à leur état de santé, que sur leur situation de dépendance.

Face, à ces craintes d’exclusion des soins intensifs, les organisations faîtières IH et Agile.ch, demandent que les situations de handicap excluent l’usage de «l’échelle de fragilité». Elles exigent que l’ASSM les implique, tout comme le Bureau fédéral de l’égalité des personnes handicapées, dans la révision des critères d’admission en unité de soins intensifs.

Brutalité pandémique

Dans ce contexte très grave, l’AVIVO prévient: «La violence de la pandémie risque de mettre à mal de façon irréversible le ‘vivre ensemble’ et le contrat social.». Elle conclut en soulignant que «l’irruption du Covid dans notre monde moderne et mondialisé est révélatrice d’un manque flagrant d’anticipation dans la mise en place de politiques et d’équipements adaptés à ces nouveaux défis. Les soins, la santé et le social ne peuvent en aucun cas être ramenés ou réduits à une image de coûts». Serait-ce parce que soins santé et social ont été réduits à des coûts, des métaphores «infantilisantes» et des réponses télévisuelles courtes que nous affrontons désormais des choix cornéliens?n