Argent sale et valse des présidents

Pérou • Désigné après la destitution de Martin Vizcarra, Manuel Merino a finalement renoncé à la présidence, remplacé par le député centriste Francisco Sagasti. Dans la rue, les Péruviens conspuent un système politique verrouillé. (Par Rosa Moussaoui, Paru dans L’Humanité)

La mobilisation contre la corruption de la classe politique bat son plein. (Perú21.pe)

La crise est ancienne: elle s’est encore cristallisée la semaine dernière, avec la destitution du président Martin Vizcarra par le Parlement. Soupçonné de malversations lorsqu’il était gouverneur régional de Moquegua en 2014, visé par une enquête pour corruption, il a fini par être mis sur la touche, après plusieurs procédures ayant tourné court. C’est le président du Parlement, un affairiste appartenant à la formation de droite Accion popular (Action populaire), Manuel Merino, qui a alors pris sa place, faute de vice-président: Vizcarra lui-même avait accédé à sa fonction voilà plus de deux ans sans passer par les urnes, après la démission du président Pedro Pablo Kuszynski à la veille d’un vote parlementaire visant à le destituer.

Elu en 2016, ce dernier était lui-même l’objet d’une enquête pour blanchiment d’argent en lien avec le vaste scandale de corruption impliquant le géant brésilien du BTB Odebrecht, dont les ramifications s’étendent à tout le continent. Il est aujourd’hui placé en résidence surveillée, après être passé par la case prison, comme tous ses prédécesseurs depuis le dictateur Alberto Fujimori, tous poursuivis, jugés, incarcérés pour corruption – seul l’un d’entre eux a échappé à sa peine: le 17 avril 2019, l’ex-président Alan Garcia, qui trempait lui aussi dans les trafics d’Odebrecht, s’est tiré une balle dans la tête juste avant son arrestation.

Scènes de liesse

Dans un tel marigot, la façon dont Manuel Merino s’est emparé de la présidence, à cinq mois des élections générales prévues le 11 avril prochain, est apparue comme une manoeuvre, sur fond de lutte de clans aussi corrompus les uns que les autres. D’où la colère qui a poussé des milliers de Péruviens dans la rue et contraint Merino à la démission, cinq jours seulement après sa désignation. Entre-temps, les tirs à balles réelles de la police ont fauché les vies de deux jeunes manifestants et la répression a fait une centaine de blessés. Cette semaine, une quarantaine de protestataires étaient encore portés disparus. Cette renonciation a été accueillie dans tout le pays, dimanche, par des scènes de liesse. Mais elle ne dénoue pas la crise pour autant: aucun consensus ne se dégageait encore au Parlement sur une issue politique.

«Cette Assemblée de transition, élue pour un an, est dominée par des groupes liés à des intérêts économiques privés, analyse Anahi Durand, professeure de sociologie à l’université San Marcos de Lima. Parmi ceux qui ont promu la destitution, beaucoup sont liés à des entrepreneurs de l’enseignement supérieur privé. D’autres groupes espèrent repousser les élections ou changer les règles du jeu électoral pour pouvoir se représenter et préserver leur immunité parlementaire. Ces motifs personnels sont à mille lieues des demandes de la population, qui subit la pire crise économique depuis des décennies, dans un contexte pandémique terrible, alors que le Pérou déplore l’un des pires taux au monde de décès dus au Covid-19, avec 107 morts pour 100’000 habitants.»

Un modèle néolibéral et pseudo-démocratique

Pour cette chercheuse, l’origine de cette instabilité institutionnelle et de cette corruption endémique est à rechercher du côté du modèle économique brutalement imposé au pays dans le tournant des années 1990. «En 1992, Alberto Fujimori et la droite péruvienne ont imposé un régime néolibéral et pseudo-démocratique, rappelle-t-elle. Un an plus tard, ils faisaient adopter de manière très douteuse une Constitution cadenassant ces choix.» La sacralisation des fonds de pension, des partenariats public-privé, la privatisation des services et des entreprises publics ont alors laissé libre cours à tous les pactes de corruption. Jusqu’à la décomposition présente.

Dans cette situation de vacance du pouvoir, alors que les formes que pourrait prendre une transition jusqu’aux prochaines échéances électorales restent obscures, à gauche, le Frente amplio (Front large) et la coalition Nuevo Peru (Nouveau Pérou) plaident pour une sortie de l’actuel régime politique. «Cette crise ne se résoudra pas par un changement de personne», tranche Veronika Mendoza, candidate à l’élection présidentielle. Sa proposition: une «seconde urne», le 11 avril prochain, pour consulter les Péruviens sur l’opportunité d’une nouvelle loi fondamentale. Comme au Chili voisin, où les électeurs ont enterré à près de 80%, le 25 octobre dernier, la Constitution de Pinochet.