Êtres ennemis ou s’entraider

interview • Les inégalités renforcent tous les problèmes sociaux. C’est ce qu’affirme Richard Wilkinson, célèbre professeur en épidémiologie sociale à Londres. Il met en lumière les relations qui existent entre inégalités, pandémie, crise climatique et santé mentale. (Propos recueillis par Seppe de Meulder, Paru dans Solidaire, adapté par la rédaction)

«La manière de consommer des riches a un impact gigantesque sur la nature», dénonce Richard Wilkinson. (DR)

En 2009, Kate Pickett (également épidémiologiste britannique) et Richard Wilkinson publient Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous. Empli de chiffres et graphiques sur les liens entre inégalités et problèmes sociaux, l’ouvrage est un best-seller international. Pour eux, l’inégalité des revenus est le principal obstacle à la santé et au bien-être des habitants des pays développés. Les auteurs cosignent aussi The InnerLevel (2018, non traduit en français) se concentrant sur les conséquences des inégalités sur notre santé mentale. Expert des épidémies, inégalités, problèmes de santé mentale et des corrélations entre ces réalités, R. Wilkinson analyse la période que nous traversons.

Dans votre livre «Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous», vous faites le lien entre inégalités et épidémies. Existe-t-il dans le cadre de la pandémie actuelle?
Richard Wilkinson L’origine de cette pandémie se trouve dans la crise climatique et notre rapport à la nature. Les nouvelles maladies sont le fruit de changements dans nos contacts avec les animaux. Souvenons-nous qu’avant le Covid-19, nous avons déjà connu Ebola, le Zika et le SRAS. Si nous ne modifions pas notre rapport à la nature, nous n’échapperons pas à une pandémie encore plus mortelle. Les inégalités renforcent les conséquences d’une telle pandémie. Être pauvre rend malade. Par exemple, l’obésité touche davantage les personnes à bas revenu. Face à un virus, leur immunité est moins forte. Elles sont donc plus vulnérables.

Les inégalités renforcent donc la pandémie…

Et la pandémie renforce les inégalités. Les personnes en incapacité de travail voient leurs revenus chuter. De nombreuses entreprises risquent également de mettre définitivement la clé sous le paillasson. Ce qui entraîne des pertes d’emploi. Le nombre de personnes qui font appel aux banques alimentaires augmente, tout comme les signalements de violences domestiques. Une crise sociale pourrait donc bien suivre la crise sanitaire. Mais on assiste aussi à un énorme élan de solidarité. Des groupes WhatsApp naissent par quartier, pour venir en aide aux personnes les plus vulnérables. La lutte contre le virus renforce également la cohésion sociale.

Comment les conditions de travail influent-elles sur notre santé?

Il est clair que certains groupes professionnels ont été plus durement touchés par le virus que d’autres. Les personnes qui ont dû continuer à travailler pendant le confinement, qui ont dû prendre les transports en commun, qui ont été en contact avec d’autres personnes dans le cadre professionnel, en ont payé le prix. Le risque de décès est beaucoup plus élevé parmi les minorités ethniques, les personnes à faibles revenus et celles qui se trouvent plutôt au bas de l’échelle sociale. Le coronavirus, comme d’autres maladies, frappe plus durement les pauvres.

La pandémie renforce-t-elle tous les problèmes sociaux?

Absolument. On constate d’ailleurs aussi une augmentation des problèmes de santé mentale. La perte de revenus y est évidemment pour beaucoup, mais le stress et le manque de contacts sociaux sont aussi des facteurs importants.

Ces problèmes de santé mentale ne datent pas d’hier.

Le coronavirus a aggravé les choses, mais les problèmes de santé mentale existaient déjà avant la pandémie. Le nombre de personnes souffrant de stress chronique et les cas d’automutilation chez les jeunes étaient déjà effrayants avant l’arrivée du coronavirus.

Pourquoi?

Les inégalités sociales ont un impact sur la santé mentale. Parce qu’elles sapent l’estime de soi et la confiance en la société. Plus une société est inégalitaire, plus les personnes qui y vivent ont tendance à souffrir de problèmes psychologiques. Les inégalités se manifestent dans les relations sociales. Elles nous placent dans une hiérarchie, comme dans un classement de «bon» à «mauvais».Cela crée l’illusion que certaines personnes, qui occupent le sommet de l’échelle sociale, sont très importantes. Et que celles qui se trouvent au bas de l’échelle n’ont aucune valeur.
Plus les inégalités sont profondes, plus nous nous jugeons les uns les autres, en fonction de notre statut. Et plus nous nous soucions du regard des autres. Les contacts sociaux deviennent plus tendus, tandis que la dépression et les angoisses sociales augmentent. En même temps, les personnes qui vivent dans des sociétés où les inégalités sont plus fortes dépensent plus d’argent pour des biens «de prestige» tels que des voitures de luxe ou des vêtements de marque. Pour améliorer leur image.

La structure inégalitaire de la société va-t-elle à l’encontre de notre nature sociale?

Il y a toujours eu cette différence majeure entre la politique de gauche et celle de droite: la manière de considérer les gens. J’ai lu avec plaisir le livre Humanité. Une histoire optimiste de l’historien et journaliste Rutge Bregman. Sa thèse est que la manière dont la gauche voit l’être humain serait la plus proche de la réalité.

C’est-à-dire?

Au fil de l’évolution, il y a déjà eu des sociétés très hiérarchisées, avec les plus forts au sommet et les plus faibles à la base. Cependant, les chasseurs-cueilleurs, que nous avons été pendant plus de 90% de notre histoire en tant qu’espèce, vivaient dans des sociétés très égalitaires. Dans les sociétés hiérarchiques, la sélection naturelle s’opère en fonction de notre capacité – ou non – à dominer les autres. Tandis que, dans les sociétés égalitaires, ce sont plutôt nos caractéristiques sociales qui déterminent nos chances de survie. Dans notre quête d’un partenaire sexuel ou d’un collaborateur, on aura ainsi plutôt tendance à se tourner vers des personnes plus enclines à partager, moins égoïstes. C’est la raison pour laquelle les cadeaux et le fait de partager de la nourriture sont si forts, sur le plan symbolique.

Qu’est-ce qui détermine ici notre comportement?

Je dirais que nous avons développé des stratégies sociales pour gérer nos relations aussi bien dans un contexte hiérarchique qu’égalitaire. Mais elles sont très différentes. En tant que membres d’une même espèce, nous avons les mêmes besoins. Il existe donc un risque de conflit lorsqu’il s’agit de l’accès à des ressources rares. Mais nous avons aussi le potentiel pour partager et coopérer.
Nous pouvons être des ennemis redoutables les uns pour les autres. Mais nous pouvons aussi collaborer ensemble, se protéger mutuellement, s’entraider. Le niveau des inégalités structure nos relations. Il détermine si le plus fort a le droit de manger en premier, comme c’est le cas dans la hiérarchie de certaines espèces, ou si nous partageons les ressources, comme nous l’avons fait en tant que chasseurs-cueilleurs. La structure de la société détermine la stratégie que nous appliquons.

A l’époque de la sortie du livre «Pourquoi l’égalité…», on entendait rarement des figures intellectuelles évoquer la question des inégalités. Entre-temps, le débat a-t-il évolué?

Oui, quand même. Les partisans des inégalités soutiennent qu’elles sont nécessaires à la croissance économique. Mais pour la majorité des économistes, ce lien n’est pas pertinent. On entend que les inégalités stimulent l’innovation et la créativité. Mais, dans les sociétés plus inégalitaires, il y a moins de brevets par nombre d’habitants. C’est une façon de mesurer le nombre d’inventions et donc le niveau d’innovation et de créativité.
Nous savons également que, dans les sociétés plus inégalitaires, les enfants réussissent moins bien à l’école et souffrent davantage de problèmes psychologiques. La classe sociale et le revenu des parents déterminent le niveau de réussite des enfants. Or, les enfants sont l’avenir. Les sociétés plus inégalitaires gaspillent leur potentiel. La littérature scientifique regorge d’études et de publications sur les conséquences négatives des inégalités. Et aussi, par exemple, sur leur lien avec la crise climatique.

Quel est donc le rapport entre inégalités et crise climatique?

La manière de consommer des riches a un impact gigantesque sur la nature. Une étude dans la réputée revue scientifique Nature Communication montre que les riches font beaucoup plus de dégâts écologiques que le reste de la population. Lorsque les Gilets jaunes sont descendus dans la rue en France, c’est parce qu’ils avaient le sentiment que les gens ordinaires allaient payer la facture de la crise climatique. Alors que les riches resteraient à l’abri dans leur tour d’argent. C’est une réaction logique. Et ça arrivera encore, à moins qu’on ne s’attaque à la fois à la crise climatique et aux inégalités, de manière conjointe. Quand je pense aux riches qui se baladent tranquillement dans leurs voitures de luxe, ça ne me donne pas envie de prendre les transports en commun pour aller travailler…

Mais alors, l’idée selon laquelle la richesse de quelques-uns finit par ruisseler sur tout le monde ne serait qu’un mythe?

Les pauvres ont plus à gagner dans une société égalitaire que les riches. Mais ceux qui en tirent les avantages représentent tout de même au moins 90% de la population. Dans une société plus égalitaire, à diplôme, emploi et revenu égaux, la durée de vie moyenne des personnes de la classe moyenne s’allonge, le harcèlement scolaire diminue et il y a nettement moins de problèmes liés à la consommation de drogue. Il y plus de cohésion et moins de crimes violents. Vu sous cet angle, une société plus égalitaire améliore la qualité de vie de presque tout le monde.