L’extrême droite dévoilée

Votation • Quelle que soit l’issue du scrutin sur l’initiative pour l’interdiction de se dissimuler le visage, il se pourrait que les initiant.e.s aient déjà gagné. Retour sur un marketing transformé en arme politique.

Maniant les amalgames, l’affiche des initiants vise aussi ce qu’ils appelant« l’islamo-gauchisme». (DR)

La votation du 7 mars prochain, sur l’initiative visant à interdire à l’échelle nationale de dissimuler son visage dans l’espace public ou «initiative anti-burka» cache une technique marketing bien rodée. On peut la résumer approximativement par la maxime, attribuée au présentateur du JT français des années 60, Léon Zitrone: «Qu’on parle de vous en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de vous!». A laquelle on pourrait ajouter, «ou comme vous».

Cette méthode consiste pour l’extrême droite à se hisser dans le débat public avec une proposition «choc». Elle est chargée de répondre à un problème fabriqué, ou instrumentalisé pour l’occasion. Ceci au travers d’une campagne aussi provocante que simpliste. Elle a le double avantage de renforcer sa base électorale tout en divisant l’opposition, peu importe le résultat dans les urnes. Le seul moyen de ne pas participer à la promotion de cette machine politique pourrait être de lever le voile sur son fonctionnement, plutôt que d’en devenir un engrenage en relayant des pseudos débats qui sont autant de pièges.

Flou sémantique

Pour rappel, à l’origine de l’initiative «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage», on retrouve le comité d’Egerkingen. Ce dernier avait conduit en 2009 le peuple à approuver l’interdiction de construction de nouveaux minarets en Suisse, qui en comptait 4. Il réunit quelques membres de l’UDC et de l’Union démocratique fédérale (UDF). Si la première, principale force politique du pays avec un quart des sièges au National ne se présente plus, la seconde avec un unique siège, mérite d’être introduite. L’UDF s’annonce comme un parti politique «à tendance sociale, indépendant de l’économie dont les membres et sympathisants considèrent la Bible, parole de Dieu, comme fondement pour leurs diverses actions et prises de position».

Les premières pièces de la machinerie relèvent de la sémantique. D’abord, à la façon dont une célèbre chaîne de magasins de meubles vous présente ses produits dans des couloirs labyrinthiques et parfois en suédois, l’intitulé de l’initiative déstabilise. Ainsi, les initiants ont nommé leur projet «Oui à l’interdiction», plutôt que «contre» la dissimulation du visage.

Ensuite, le texte ne stipule pas une interdiction du port de la «burqa». Mais bien que «nul ne peut se dissimuler le visage dans l’espace public, ni dans les lieux accessibles au public ou dans lesquels sont fournies des prestations ordinairement accessibles par tout un chacun». Cela en l’absence de raisons de santé, de sécurité (casque de moto), climatiques (écharpe l’hiver) ou liées à des coutumes locales (carnaval). Alors que le principal visuel de campagne représente une femme en «niqab», soit un voile intégral couvrant le visage à l’exception des yeux, c’est le terme «burqa», définissant un voile intégral assorti d’une grille dissimulant les yeux, qui est le plus souvent utilisé dans l’espace médiatique.

Si cela peut paraître de l’ordre du détail, il est intéressant, avant d’inscrire une interdiction vestimentaire dans la Constitution, de connaître ce que l’on vise. Toujours est-il que le slogan, «Stopper l’extrémisme!» accompagnant l’image laisse peu de place au doute quant aux personnes visées.

«Islamo-gauchisme»

Peu de place, ce n’est pas aucune place. Et après tout, le diable se cache dans les détails. Ainsi sur les sites des initiants, on peut lire que l’initiative est également «dirigée explicitement contre la dissimulation du visage dans des buts criminels, de destruction et de vandalisme.» Cette fois, ce sont des photos de jeunes antifascistes qui accompagnent le texte. Sur les plateaux tv et dans la plupart des médias c’est le terme «hooligans», renvoyant à la violence dans le monde du sport, qui est utilisé.

D’amalgames en amalgames, il devient difficile de savoir de quoi l’on parle et sur quoi l’on vote. Confronté à un discours qui prétend lutter contre «l’Extrémisme», on quitte la pensée analytique. Pour plonger dans un univers où l’on dit «burqa» en montrant un «niqab», où l’on parle de «criminels» en montrant celles et ceux qui luttent contre le fascisme.

Dans cet univers heuristique, on tisse des liens entre des représentations, des préjugés ou encore des ressentis. C’est là le cœur d’une mécanique publicitaire, faire faire au spectateur des associations. Par exemple, entre un produit et une situation rêvée, pour faire rêver du produit. Or, lorsque l’on tombe sur la page de initiants (reproduite ci-dessus), il vient intuitivement à l’esprit une formule lancée par l’extrême droite française et popularisée par le pouvoir néolibéral, «l’islamo-gauchisme». Cela sans que personne n’ait eu à l’écrire ou à l’assumer politiquement, puisque l’association se fait d’elle-même par l’image.

Si un.e spectateur.trice de «gauche» rejettera probablement le message qui lui est ainsi proposé, dans la base de l’électorat de l’extrême droite, il va entrer en résonance avec un ensemble de croyances qu’il pourrait bien conforter.

Dominer le débat

En deçà de ces éléments de sémantique visuelle et textuelle, se trouve le cœur battant du piège politique que constitue cette initiative. La réalité est que seules quelques dizaines de femmes portent un voile intégral en Suisse. Elles s’avèrent être, dans leur grande majorité, de riches touristes en villégiature. Une adoption de l’initiative ne changerait que peu, si ce n’est rien, à l’oppression des femmes dans notre pays.
D’autant plus que la contrainte à porter (comme retirer) un vêtement est déjà punie par la loi. Seulement voilà, les initiants disent œuvrer pour la «dignité de la (sic) femme». Ils provoquent ainsi le centre et l’obligent à réagir sur un terrain dont il ne peut s’échapper.

Être contre l’initiative ne revient-il pas à être pour l’oppression des femmes? Une partie de la droite semble s’être fait piéger puisqu’un comité «à visage découvert» a vu le jour. Il réunit des membres (minoritaires) des Verts’libéraux, du PDC et du PLR. Tout en s’interrogeant sur le «bien-fondé» de l’initiative, ils estiment que «le fait qu’elle soit soumise au peuple oblige chacun à prendre position: dire non constitue un encouragement à la dissimulation». Du côté gauche du centre, au PS, certains comme le Conseiller communal Benoît Gaillard font partie «d’un groupe de gens» aux motivations «laïques et universalistes» appelant à se poser la question de «manière dépassionnée» (Infrarouge, 18.12.19). Sans doute est-ce possible, mais un tel débat ne nourrira-t-il pas in fine des groupes politiques, dont on peut vraiment douter de l’universalisme et de la «laïcité»? Le piège se refermerait alors avant même d’avoir voté.