Rosa Luxemburg revient en Suisse

Interview • La Fondation Rosa Luxemburg de Berlin ouvre un bureau à Genève. Organisation internationale progressiste à but non lucratif, elle compte travailler sur des sujets relatifs aux questions sociales en coopération avec des institutions progressistes, des universités, des syndicats et des mouvements sociaux. Interview d’Eva Wuchold, directrice de programmes sur les droits sociaux.

La Fondation Rosa Luxemburg a son siège à Berlin et a ouvert un bureau à Genève. (rosalux.de)

Pourquoi la Fondation Rosa Luxemburg ouvre une antenne à Genève et avec quels objectifs?

Eva Wuchold  Le bureau de la Rosa-Luxemburg-Stiftung (RLS) à Genève a pour objectif de renforcer le travail mené à l’échelle internationale par la Fondation. La solidarité internationale est un enjeu clé pour la transition socio-écologique et la mise en oeuvre des droits sociaux sur le plan mondial. Et des Nations unies revitalisées pourraient jouer un rôle décisif dans cette transformation. Dans ce contexte, le bureau de la RLS à Genève sert de lien entre les Nations unies et d’autres organisations internationales basées à Genève, et les partenaires de la RLS dans les pays du Sud qui luttent pour leurs droits.

En tant qu’espace de réflexion critique, la Rosa-Luxemburg-Stiftung facilite les discussions sur les processus politiques et le développement d’alternatives tout en agissant comme un «hub», un carrefour pour des projets éducatifs émancipatoires: nous partageons et diffusons les connaissances afin d’encourager toutes les formes d’auto-organisation et de participation. Les bureaux de la RLS à Genève remplissent donc deux tâches principales: traiter les questions relatives aux Nations unies, ce qui inclut la coopération avec des personnes et des représentant.e.s politiques de l’hémisphère sud, et travailler avec des progressistes dans les universités, les syndicats, les mouvements sociaux, les institutions et les groupes de réflexion.

Le bureau de la RLS à Genève fait partie du réseau mondial de la Rosa-Luxemburg-Stiftung, qui comprend des bureaux régionaux et internationaux dans 28 pays, et collabore avec des centaines d’organisations partenaires, d’organes politiques et d’individus dans plus de 80 pays. Notre travail vise à soutenir les forces politiques émancipatrices et à aider à forger des modèles sociaux alternatifs fondés sur les valeurs du socialisme démocratique. Notre vision d’une société future repose sur la pleine réalisation des droits démocratiques et sociaux pour toutes et tous, un ordre économique mondial socialement juste et écologiquement durable, l’égalité des sexes et le féminisme, la solidarité internationale et la paix.

Entendez-vous aussi collaborer avec des partenaires en Suisse et sur quels thèmes?

En tant que bureau de la RLS à Genève, nous avons déjà commencé à collaborer avec divers partenaires en Suisse, qui agissent principalement, mais pas seulement, au niveau international. Mais ce n’est que le début!

Notre travail se concentre actuellement sur trois thèmes, qui sont également traités par de nombreuses organisations de la Genève internationale: les droits sociaux, la transformation socio-écologique et l’organisation internationale des travailleurs.

Avec nos partenaires en Suisse et internationaux, nous allons organiser des conférences, des séminaires, des ateliers et des événements parallèles aux conférences des Nations unies, mais aussi des projets de recherche dans le but d’accompagner les processus et de soutenir les partenaires dans la défense de leurs intérêts au niveau international. Nous impliquons des acteurs non étatiques (militant.e.s d’ONG, syndicalistes, universitaires) ainsi que le personnel des organisations internationales basées à Genève. Ces initiatives seront complétées par des publications, des études ou des rapports et d’autres supports médiatiques, pour lesquels nous allons développer des partenariats également en Suisse.

Comment voyez-vous le panorama de la gauche de la gauche en Europe? A t-elle un avenir?

La gauche en Europe n’est pas dans une très bonne situation. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder les résultats des élections européennes de 2019. Presque tous les partis de gauche ont subi de lourdes pertes. Ensemble, ils ne sont pas parvenus à être visibles comme une force politique alternative forte face aux partis néolibéraux et à l’extrême droite.

Pour devenir plus efficace, la coopération de la gauche en Europe, par exemple dans le Parti de la Gauche européenne, doit changer structurellement. La gauche en Europe doit développer un profil politique plus fort sans pour autant renoncer à sa pluralité et à son ampleur. Elle doit également redevenir capable d’agir. La gauche en Europe a besoin d’un nouveau départ. Il s’agit donc d’initier des processus politiques qui permettent de faire évoluer la politique européenne dans une direction progressiste.

Que la gauche en Europe ait, voire doive avoir, un avenir ne fait aucun doute. Les crises actuelles, en particulier la crise climatique, ne peuvent être abordées qu’avec des approches progressistes. En ce qui concerne la crise de la Covid-19, la gauche en Europe a exigé des mesures immédiates pour combattre les conséquences de la crise et un changement radical de politique, ouvrant une voie nouvelle plaçant les gens au coeur de la société. Au-delà de la crise actuelle, nous avons besoin d’une transformation socio-écologique, qui nécessite une gauche dont la caractéristique est de combiner la question écologique et la question sociale dans la perspective d’une transformation fondamentale du système capitaliste. Et nous avons également besoin d’une gauche en Europe qui s’exprime fortement contre la militarisation de l’Union européenne parce que personne d’autre ne le fait.

En quoi Rosa Luxembourg peut nous aide à analyser le présent?

La Rosa-Luxemburg-Stiftung soutient la recherche sur Rosa Luxemburg dans le monde entier depuis une bonne trentaine d’années. Néanmoins, il existe de nombreux écrits, sujets et aspects de Rosa Luxemburg qui sont peu connus. Par exemple, la théorie de Rosa Luxemburg sur le colonialisme, l’impérialisme et la guerre, longtemps largement ignorée – ou encore formulée scientifiquement: sa théorie de l’accumulation – qui ouvre notamment des approches permettant de comprendre la destruction de la société et de l’environnement par le mode de production capitaliste.

D’autre part, l’idée de Rosa Luxemburg sur les limites de la capitalisation réapparaît dans le discours écologique. Le modèle actuel d’ «accumulation par expropriation» est lié, entre autres, à des problèmes agricoles qui ne sont pas durables: expansion des monocultures, utilisation de pesticides, dégradation des sols, déforestation, destruction de la biodiversité, gaspillage des ressources en eau, pollution des sources d’eau, menace pour la sécurité alimentaire, augmentation des prix des denrées alimentaires. Le capital ne peut pas s’accumuler éternellement, non pas parce que le capitalisme trouverait sa limite logique et historique – comme le pensait Rosa Luxemburg – mais à cause des limites naturelles de notre planète.

Le concept de «realpolitik radicale» de Rosa Luxemburg peut encore être utile aujourd’hui, pour «aller à la racine». Cette tentative n’est pas facile, surtout au vu de la domination des marchés mondialisés et des rapports de force qui cherchent à échapper aux tentatives de régulation par la politique. Mais ce sont précisément de telles approches d’une «realpolitik radicale», qui peuvent montrer des pratiques solidaires de socialisation, au-delà de la logique d’exploitation et des contraintes du capital, et qui sont aujourd’hui passionnantes pour la gauche.

Une autre approche de Rosa Luxemburg, qui est d’une importance vitale aujourd’hui, est son rejet du nationalisme. Ce rejet n’est pas seulement l’expression d’une attitude cosmopolite au sens le plus large du terme (Rosa Luxemburg parlait le polonais, l’allemand et le russe, ainsi que le latin et le grec ancien, connaissait le français, savait lire l’anglais et comprenait l’italien), mais en même temps le résultat de son analyse selon laquelle la lutte du prolétariat ne peut réussir que si elle n’est pas divisée par les frontières étatiques. Aujourd’hui, les approches visant à surmonter les véritables défis humains que sont les pandémies ou le changement climatique par le biais de la réglementation de l’État-nation ont atteint leurs limites. Et pourtant, alors qu’une organisation à l’échelle internationale est particulièrement urgente aujourd’hui, nous assistons à des manoeuvres de retrait des accords et processus internationaux et à un repli vers les États-nations.

Enfin, l’apparente évidence avec laquelle Rosa Luxemburg, en tant que femme, a demandé et fait valoir son droit à une participation politique égale est encore impressionnante de nos jours.

Propos recueillis avec la collaboration de Jeanne Planche