Un 8 mars entre luttes et espérances

Suisse • La Genevoise Charito Wuillemin et la Vaudoise Vanessa Monney, membres de la Grève féministe, reviennent sur les mobilisations du 8 mars pour la journée internationale des droits des femmes.

Le cahier des doléances est toujours aussi fourni pour cette journée de luttes, qui, depuis sa naissance en 1910 à occasion de la IIe conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague, fait figure de caisse de résonance des revendications des femmes. «La crise sanitaire a renforcé encore les inégalités et montré que les femmes étaient en première ligne face à la pandémie, en occupant des postes essentielles de l’économie tant dans la santé que la vente, avec un surplus de travail à la maison, mais que la reconnaissance de ces tâches n’était toujours pas à la hauteur. Voilà pourquoi nous redirons aussi notre colère contre la réforme AVS21 de l’assurance-vieillesse, qui veut faire passer l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans. 300’000 personnes ont déjà signé un appel lancé par l’Union syndicale suisse contre cette réforme», souligne Charito Wuillemin, membre du secrétariat du Collectif genevois de la Grève féministe. «Nous voulons un système de prévoyance plus égalitaire, qui tienne compte du parcours professionnel plus précaire des femmes. L’augmentation de l’âge de la retraite des femmes ne contribue que marginalement à améliorer le financement de l’AVS. Mettre fin aux inégalités salariales et augmenter les salaires y contribueraient davantage», renchérit Vanessa Monney.

«Cette année, nous mettons aussi l’accent sur les violences sexuelles. Nous voulons modifier le Code pénal (CP) afin d’élargir la définition du viol et l’étendre aux contraintes sexuelles, indépendamment du sexe de la victime et aussi que le défaut de consentement soit reconnu dans les cas d’infractions sexuelles et pas seulement le recours à la violence comme le prévoit la révision du CP», explique encore notre interlocutrice.

Au niveau national, la Grève féministe et des femmes* a décidé de s’opposer à l’initiative du comité d’Egerkingen contre l’interdiction de se dissimuler le visage, «qui stigmatise les femmes musulmanes». «A Genève, nous appellerons à voter en faveur du fonds d’aide de 15 millions pour les victimes de la crise du printemps passé et nous nous solidarisons avec le milieu culturel frappé de plein fouet par le marasme», assure Charito Wuillemin.

Eco-féminisme

«Suite à nos Assises romandes, qui ont réuni 500 personnes en virtuel le 31 janvier, nous avons aussi décidé de participer à la Grève du Climat du 21 mai dans une perspective éco-féministe (mouvement qui a émergé dans les années 1970 pour faire converger les luttes féministes et environnementales, ndlr). Le système capitaliste continue de détruire la planète et de se nourrir de l’exploitation du travail des femmes», explique Vanessa Monney.

Elle met aussi en avant le Manifeste pour une sortie de crise féministe rédigé par le mouvement. Celui-ci demande, entre autres, un financement important et prioritaire des services publics et de l’éducation, la suppression des inégalités salariales et des discriminations dans le monde du travail, un plan fédéral de lutte contre les violences sexistes, sexuelles et domestiques ou la fin des violences à l’encontre des personnes LGBTQI+. De même qu’une représentation paritaire des femmes dans toutes les institutions politiques et les organes décisionnels de l’Administration fédérale, cantonale et communale

Non-mixité des débats

Tout en saluant l’apport des théories du féminisme de l’intersectionnalité (théorisées par l’universitaire afro-féministe américaine Kimberlé Williams Crenshaw, qui montre que certaines personnes subissent simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société, ndlr), Charito Wuillemin en appelle aussi à la nécessaire solidarité avec les luttes féministes internationales.

«Ce nouveau type de féminisme, permet à des minorités racisées (terme désignant la condition d’une personne victime de racisation, c’est-à-dire qu’elle est assignée à une race du fait de certaines caractéristiques subjectives, ndlr) de s’insérer dans notre mouvement, à l’image du groupe des Foulards violets, un collectif de femmes musulmanes. Tout en étant anti-patriarcale, notre lutte se veut aussi anti-raciste, décoloniale et anti-extractivime. Voilà pourquoi nous soutenons les mouvements des femmes dans le monde, qui défendent leur droit à l’avortement et nous revendiquons un vrai droit d’asile», souligne celle qui participe au mouvement au sein du collectif des femmes latino-américaines, Abya Yala, hommage au nom indigène de l’Amérique latine.

Au passage, les deux interlocutrices rappellent que le mouvement se veut autonome, même s’il collabore également avec d’autres forces, notamment des syndicats ou des associations sur certaines thématiques comme l’AVS ou pour mettre en place des actions sur les lieux de travail, comme cela s’était passé lors de la mémorable Grève nationale féministe et des femmes du 14 juin 2019. Celle-ci avait mobilisé durant la journée plus de 500’000 personnes au travail, dans leur quartier et dans la rue.«Dans nos groupes de travail, chacune vient en son nom individuel. Certaines peuvent être syndiquées ou dans des partis, d’autres non. Mais il est clair que nous sommes toutes anti-patriarcales et anticapitalistes.», explique Vanessa Monney, elle-même secrétaire syndicale au SSP.

Quid des hommes? Tout en rappelant que la spécificité du mouvement est sa non-mixité, il reste ouvert aux hommes solidaires et à ceux qui ne sont pas cisgenres (soit un homme qui se reconnaît dans le genre qui lui a été assigné à la naissance), qui peuvent concrètement soutenir les luttes féministes, en faisant leur part dans les activités de mobilisation. «Pour nous, il est important que les femmes prennent la parole pour leur genre et qu’à ce moment-là, nous soyons entre nous. Mais il est clair aussi qu’un véritable changement de société doit se faire en commun et inclure les hommes. Ceux-ci sont finalement aussi formatés et souvent contre leur gré par une société patriarcale, qui leur assigne un rôle», assure Charito Wuillemin.

Infos complémentaires sur le programme sur www.grevefeministe.ch
On écrit Grève féministe et des femmes* pour éviter d’exclure les personnes trans et non-binaires.