Les pesticides, ces plaies du vivant

Votations • Le 13 juin, la Suisse se prononce sur deux textes qui veulent restreindre les pesticides dans l’agriculture, pouvant bouleverser ce secteur. Décryptage avec le syndicaliste d’Uniterre et membre des Jardins de Cocagne à Genève, Rudi Berli.

Les mots frappent commun argument choc: «Nous subventionnons la contamination de notre eau potable (par les paiements directs aux paysans)», dénonce la première initiative intitulée «Pour une eau potable propre et une alimentation saine». Lancée par un petit comité de personnalités hors-parti et soutenue par Pro Natura, Aqua viva, les Médecins en faveur de l’environnement, cette initiative souhaite conditionner l’obtention des paiements directs à plusieurs nouvelles règles. Ainsi le renoncement aux pesticides de synthèse, à l’utilisation de l’antibiothérapie prophylactique (1) dans les troupeaux, et la détention d’animaux uniquement si leur fourrage peut être produit à 100% sur la ferme. «2000 tonnes de pesticides, 110’000 tonnes d’excédents d’azote, 6000 tonnes d’excédents de phosphore: l’agriculture suisse déverse chaque année ses intrants en quantité beaucoup trop élevée dans l’environnement», relève Marcel Liner, expert des questions agricoles chez Pro Natura.

Mesures punitives et lacunes

Tout en saluant l’objectif, Ruedi Berli, responsable romand du syndicat paysans de base, Uniterre, se montre pourtant critique: «Nous sommes tous d’accord qu’il serait important de réduire les produits phytosanitaires dans les cours d’eau. II n’est pas normal que le lac de Baldegg (LU) ne survive qu’avec une oxygénation partielle. Ce texte part d’un bon sentiment et parle d’une vraie préoccupation. Mais il se contente de mesures strictement punitives. En témoigne la suppression de paiements directs pour les producteurs qui ne respecteraient pas les règles. Ceci en omettant de mettre un cadre législatif public clair pour la production. Il ne demandant finalement des efforts pour préserver les ressources en eau qu’aux paysans. Elles pourront être contournées par certains gros producteurs qui continueront à utiliser des produits chimiques ou à importer des fourrages», souligne le syndicaliste.

Ne pas focaliser sur l’agriculture

«Le point le plus lacunaire concerne les importations et le libre commerce. Les denrées en provenance du marché extérieur ne seront pas soumises aux mêmes règles. Ce qui nuira à une production locale saine socialement et écologiquement soutenable comme nous la défendons à Uniterre», assure Rudi Berli. «Avec ce texte le débat est simplifié à l’extrême. Il faut se rendre compte que les paysans n’utilisent pas ces produits par plaisir, mais parce que les politiques agricoles les maintiennent dans ce modèle avec la nécessité de produire plus, en agrandissant les domaines. Le législateur devrait fixer un cadre comme nous l’avons demandé avec notre initiative sur la souveraine alimentaire (refusée en 2018) pour protéger les petits producteurs et leur production, notamment dans leur relation avec les deux grands oligopoles de la commercialisation», développe Rudi Berli.

L’avis est partagé par le comité de Bio suisse, Fédération des entreprises agricoles biologiques regroupant sous le même toit plus de 90% des producteurs biologiques suisses. Ce comité rejette l’initiative en critiquant «la focalisation sur l’agriculture comme cause des problèmes alors que ni les consommateurs et consommatrices, ni la filière de création de valeur ajoutée ne sont appelés à prendre leurs responsabilités». Quant à l’Association des petits paysans, elle laisse la liberté de vote.

Seconde initiative plus soutenue

Ces trois organisations soutiennent en revanche la deuxième initiative au menu, celle «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse». L’initiative, dite également Future 3.0, demande, dans une période de transition de 10 ans, l’interdiction de l’utilisation des phytos de synthèse en agriculture. Elle s’engage pour l’entretien des paysages, espaces verts et espaces publics. Elle exige aussi que les produits importés – pour l’alimentation humaine et animale – soient exempts de ces substances. «Le texte est plus cohérent. Il opère au niveau d’une législation plus large et touche aussi les secteurs de la transformation et de la commercialisation, et non seulement celui de la production», relève Rudi Berli. «Si ce changement est possible, il nous pose ensuite de questions. Les bons résultats obtenus par les paysan.nes en agriculture biologique ne doivent pas nous faire sous-estimer les difficultés auxquelles il faudrait faire face», explique-t-il encore.

«En cas d’acceptation du texte, nous devrons exiger des prix équitables, rémunérateurs et garantis, la réduction des marges indécentes réalisées par la grande distribution sur la gamme bio, (qui représente aujourd’hui 12% du marché) l’adhésion totale des citoyen.nes au mouvement, et une protection adéquate de la production helvétique aux frontières. Il est en outre hors de question d’accepter un quelconque nivellement des prix vers le bas, sous prétexte que le bio deviendrait la méthode standard de production», souligne le syndicaliste.

Pour sa part, Bio suisse rappelle que «l’utilisation des pesticides de synthèse est interdite en agriculture biologique par le Cahier des charges de son association depuis sa création il y a près de 40 ans. L’initiative reprend donc l’une de ses revendications essentielles et a logiquement trouvé un large soutien au sein de la Fédération», explique-t-elle. «Une production alimentaire nuisible à l’environnement n’est pas simplement déplacée à l’étranger car la nourriture importée doit également être produite sans ces substances. Les auteurs de l’initiative visent ainsi à mettre l’agriculture nationale et étrangère sur un pied d’égalité pour rendre l’agriculture un peu plus durable dans le monde», relève-t-elle.

«Ces longs délais d’application de 10 ans sont très intelligemment pensés. Jusqu’à aujourd’hui, la recherche s’est concentrée sur la mise au point de pesticides performants… En dix ans, on peut l’orienter vers le développement d’une agriculture sans intrants ainsi qu’une formation professionnelle pensée en ce sens. Et, dès lors, les problèmes de l’agriculture biologique ne seront plus marginaux, la recherche s’y intéressera forcément plus», assure Regina Fuhrer-Wyss, présidente de l’Association des petits paysans suisses dans Terre & Nature.
A l’échelle nationale, les camps sont bien tranchés. Le syndicat majoritaire de l’USP (Union suisse des paysans) se positionne fortement contre les deux initiatives comme le feront sans doute la droite et l’UDC. A gauche, le PS et Vert.es sont en faveur des textes. Quant au PST-POP, il n’a pas encore arrêté ses positions définitives, mais sa section genevoise défend un non et un oui.

1 L’antibiothérapie prophylactique est l’administration d’un antibiotique afin d’empêcher le développement d’une infection précise dans des circonstances déterminées