Genève lutte pour faire libérer Assange

Droits humains • • Plusieurs personnalités engagées dans la défense des droits humains initient l’Appel de Genève. Pour que Londres libère le lanceur d’alerte et afin qu’il puisse être accueilli, en Suisse ou ailleurs. (Par Valentin Augsburger)

Stella Morris, ancienne avocate et compagne de Julian Assange était à Genève. (© Valentin Augsburger)

Vendredi 4 juin, une douzaine d’actrices et acteurs mobilisés pour Julian Assange, incluant la maire de Genève Frédérique Perler, le Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture Nils Melzer et Stella Morris, ancienne avocate et fiancée du fondateur de WikiLeaks, étaient présents à Genève pour l’inauguration de l’œuvre « Anything to Say» signée par l’artiste Davide Dormino et pour le lancement de l’Appel de Genève. Celui-ci demande aux autorités britanniques la libération immédiate d’Assange, au nom du respect des droits humains inaliénables et des valeurs promues par les organisations de défense de ces mêmes droits basées à Genève. Il somme également les Etats-Unis de renoncer aux poursuites engagées contre le cybermilitant australien et à tous les Etats démocratiques de lui offrir visa humanitaire et terre.

Torture psychologique

Depuis son arrestation dans l’enceinte de l’ambassade équatorienne de Londres le 11 avril 2019, le journaliste et informaticien est placé en détention arbitraire dans la prison de plus haute sécurité du Royaume Uni subissant une parodie de justice. Ceci, alors qu’«il n’a perpétré aucun crime » affirme le rapporteur Suisse Nils Melzer. Incarcéré depuis plus de deux ans pour avoir publié des documents classifiés, Julian Assange est poursuivi par la patrie de Joe Biden sous dix-sept chefs d’accusation relevant de l’Espionnage Act de 1917.

Encourant une peine de prison de 175 ans, il vit actuellement dans des conditions de torture psychologique subissant une privation de compagnie humaine presque totale. L’homme est enfermé dans sa cellule 23 heures par jour, ne pouvant recevoir que deux visites sociales par mois. Nils Melzer, qui a pu le visiter, alerte sur son état de santé. Il affirme qu’«il présente tous les symptômes d’une exposition prolongée à la torture psychologique». Sa fiancée Stella Morris craint pour sa survie, selon elle «soit il retrouve la liberté, soit il perd la vie ».

Malgré la charte des Nations unies qui garantit le droit de la presse à dénoncer l’illégalité, la corruption et les crimes de guerre et malgré une vingtaine de grands prix journalistiques ainsi que huit nominations pour le Nobel de la Paix, Julian Assange est mis en cause pour son travail de journaliste. Par le biais de WikiLeaks et grâce à des partenariats avec de quotidiens nationaux, l’homme et ses équipes ont diffusé des centaines de milliers de documents classifiés qui ont ébranlé la planète. Ces éléments ont révélé à la face du monde les méthodes peu scrupuleuses des appareils d’Etats prétendument «démocratiques». Si la liberté d’expression et le droit d’informer sont des valeurs censées être à la base de la Démocratie, la persécution que subit Assange et les autres lanceuses et lanceurs d’alertes comme Edward Snodwen ou Chelsea Manning met à mal nos Etats de droits occidentaux.

Convaincre Biden

Alors que les images du jet d’eau seront diffusées sur les écrans du monde entier le 16 juin pour la première rencontre entre Poutine et Biden, les initiantes et initiants de cet appel espèrent profiter de l’occasion pour convaincre le président étasunien de renoncer à sa demande d’extradition (1) Malheureusement, il faut rappeler que le leader démocrate avait par le passé qualifié Assange de «terroriste high-tech» et que son gouvernement a fait appel en février dernier du refus britannique d’extrader Julian Assange pour son risque de suicide dans le système carcéral américain. n

1 Sous Obama avec Biden pour vice-président, la justice américaine avait renoncé à poursuivre le fondateur de WikiLeaks. Elle veut désormais le juger après la diffusion dès 2010 de plus de 700’000 documents classifiés sur les activités militaires et diplomatiques étasuniennes en Irak et en Afghanistan. Transmis par C. Manning à WikiLeaks, le document le plus connu est une vidéo révélant une atroce bavure des forces militaires US à Bagdad, le 12 juillet 2007, faisant douze morts dont un enfant et deux journalistes. Aucun des militaires impliqués n’a été poursuivi à ce jour, ndlr.

 

«Anything to Say?», une statue pour lancer des discussions

En parallèle au lancement de l’appel de Genève, les Bains des Pâquis accueillent Anything to Say? créée par l’artiste italien Davide Dormino. Cette œuvre d’art public représente les lanceurs d’alerte Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning debout sur une chaise, accompagnés d’une quatrième chaise vide.

D’où vient votre intérêt pour les lanceurs d’alerte? Pourquoi vous êtes-vous concentré sur ce thème pour l’œuvre et pourquoi avez-vous choisi ces trois lanceurs d’alerte?

Davide Dormino En août 2013, je discutais avec mon ami, l’auteur et journaliste américain, Charles Glass, du courage et de l’importance d’adopter une attitude critique envers l’autorité, et peu à peu le concept du projet a émergé.
C’est un élément de mon travail artistique depuis de nombreuses années, en fait, depuis le tout début. Je suis un fervent défenseur de l’art public. Je crois que cet art est une excellente occasion de s’adresser à un large public, et je crois que l’art est une excellente occasion d’aider les gens à mûrir et à développer leurs idées.

Parlez-nous un peu du choix de la chaise vide? Pourquoi cette volonté de faire participer le public à l’œuvre?

J’ai eu l’idée de trois personnages debout sur des chaises. Pourquoi des chaises? La chaise a une double signification. Elle peut être quelque chose de confortable, mais nous pouvons aussi l’utiliser pour nous élever et acquérir une nouvelle perspective. L’idée était de représenter trois icônes de notre monde contemporain, trois personnes qui ont défié le système. Elles ont choisi la chaise du courage… mais la chaise vide est la partie la plus importante de la sculpture. Elle nous donne l’occasion de nous lever, d’avoir une meilleure vue et de partager leur position courageuse. Vous vous souvenez peut-être de la scène du film «Le Cercle des poètes disparus» (1989), où les élèves montent sur les tables comme un exemple de courage et de rejet de l’autorité aveugle. Il y a eu une réaction étonnante le 1er mai 2015 à Berlin sur l’Alexanderplatz. Tout le monde a senti que c’était un moment inclusif. Certaines personnes sont montées sur des chaises et ont exprimé leur soutien aux lanceurs d’alerte, d’autres n’ont rien dit. C’était très important.

Comment travaillez-vous avec le matériau? Quel est le matériau de la sculpture et pourquoi ce choix?
J’ai délibérément choisi de les modeler de manière réaliste – une forme ancienne de représentation. Cela ressemble à un monument classique en bronze, mais la différence est qu’il reste au niveau du sol. Le message doit être clair. Les gens doivent être capables de les reconnaître immédiatement.

L’idée est de faire une sculpture virale, une sculpture vivante qui peut être présentée sur les places principales des villes les plus importantes du monde. Laisser un signe, un drapeau, créer un point de rencontre pour encourager le dialogue et permettre aux gens d’adopter un point de vue différent. Pour lancer des discussions.

Votre œuvre vient pour la deuxième fois à Genève, pensez-vous que cette fois-ci elle a une symbolique particulière du fait de «L’appel de Genève»?

L’événement à Genève était incroyable. Après la Place des Nations en septembre 2015, le choix d’exposer la statue aux Bains des Pâquis était parfait. Ce lieu est comme une langue, une langue libre qui résiste. J’espère que cet appel va changer quelque chose dans cette triste histoire.
Propos recueillis par VAr