La science et ses inégalités compétitives

Analyse • D’une conception humaniste, ouverte et évolutive au 18e s., la connaissance et la recherche scientifiques ont été largement reformulées et instrumentalisées dans une funeste perspective concurrentielle. (Par Nicolas Turtschi)

La période des Lumières se caractérise notamment par une soif de connaissance et de compréhension du monde environnant. De façon un peu simpliste, on pourrait schématiser en disant que l’explication religieuse du monde s’efface petit à petit devant les progrès de la compréhension des phénomènes physiques, lesquels remettent en question les dogmes religieux. Ce non sans résistance de ces derniers.

La science – au sens large – a ensuite permis à l’humanité d’évoluer. L’hygiène, les médicaments, l’électricité, le moteur, etc., toutes ces inventions sont basées sur notre compréhension des lois de la physique. Quoi que l’on pense des conséquences parfois néfastes de ces inventions – la pollution à l’échelle planétaire, par exemple –, elles sont malgré tout la signification que nous avons saisi certains mécanismes de notre environnement.

Rentabilité et précarité

Mais la recherche scientifique est à présent soumise aux logiques d’un système capitaliste. C’est-à-dire que les chercheurs doivent également se montrer rentables. Contrats précaires de quelques mois, compétition sévère pour l’obtention de fonds, postes à durée déterminée… le monde de la recherche est souvent dominé par des chercheurs confortablement installés et payés, épaulés par des armées de précaires, dont les conditions de travail sont peu enviables.
Ainsi, à l’Université de Lausanne, les assistant.es-doctorant.es (faisant une thèse) sont l’une des seules catégories du personnel à n’être pas affiliée à la Caisse de Pension de l’Etat de Vaud. Et à subir un plan de retraite dégradé, comme des bûcherons-tâcherons.

Production scientifique appauvrie

Cette logique compétitive qui s’applique donc à la science est néfaste et a les compétences prévisibles qu’on lui connaît. Derrière le mythe de la «saine concurrence», on trouve articles mensongers, résultats falsifiés, idées volées et, au final, une bien pauvre production scientifique. Au final s’installe un doute, qui affecte toute la population, vis-à-vis de la recherche et des discours scientifiques. Un doute qui n’est probablement pas étranger à la montée des complotismes actuels.

On voit ici à l’œuvre l’un des effets pervers «secondaires» d’un système basé sur la rentabilité et la compétition. Mais ce n’est pas parce que le monde scientifique va mal qu’il faut rejeter la science. Au contraire, c’est maintenant qu’il faut avoir un maximum d’attention et d’exigences vis-à-vis de nos institutions de recherches.

Nos universités et EPF peuvent et devraient sortir de ces modèles basés sur la compétition, et nos élu.es peuvent leur en donner l’impulsion. Au nom d’une science qui, rappelons-le, a déjà réussi à mettre à bas le dogmatisme de l’église. Peut-être pourra-t-elle contribuer à mettre à bas un morceau du capitalisme néolibéral plutôt que de sombrer avec lui.

Voir: www.snf.ch/fr/pointrecherche/newsroom/Pages/
news-140515-horizons-chercheurs-plus-modestes.aspx