Aux origines de Gauchebdo, la VO

Comme beaucoup de nos abonnés le savent déjà, mais ce que certains nouveaux lecteurs ignorent peut-être, l’actuel Gauchebdo est le continuateur direct d’un journal lancé en 1944 sous le nom de Voix Ouvrière. Un titre qui avait été choisi par le Parti ouvrier de Genève – devenu par la suite Parti du Travail – qui s’était constitué en 1943 autour des communistes, de Léon Nicole et des socialistes genevois et vaudois exclus du Parti socialiste suisse en 1939; dont les partis et la presse avaient été interdits pendant la Seconde Guerre mondiale.

Une lutte difficile pour faire paraître le journal
C’est donc une longue et riche histoire qui est liée à ce journal, dont l’autorisation de parution avait été âprement conquise. Car il avait d’abord fallu 16 mois de bataille procédurière entre les promoteurs du journal, le Ministère public de la Confédération (MPC) et le Département fédéral de Justice et Police (DFJP), pour obtenir une permission de publication à des conditions draconiennes: parution hebdomadaire limitée à 4 pages, avec un tirage maximum de 6’000 exemplaires; interdiction de toute «propagande communiste» et de collaboration d’une manière quelconque des leaders des partis interdits; engagement de l’Imprimerie de la Cluse (devenue par la suite la Coopérative d’imprimerie du Pré-Jérôme, qui éditera le journal et d’autres publications progressistes jusqu’à sa disparition en 2005) de n’imprimer, éditer ou diffuser aucun «écrit illégal». L’inobservation de ces conditions pouvait entraîner le retrait de l’autorisation de publication et la fermeture de l’imprimerie. Toute modification dans la composition de la commission de rédaction et du comité d’administration ainsi que dans le volume et dans le tirage du journal était impérativement soumise à une nouvelle permission du DFJP.

C’est donc sous ces conditions, le 18 août 1944, que parut le premier numéro de la Voix Ouvrière, qui ne fut autorisée à paraître quotidiennement que le 26 mars 1945, après avoir connu un important succès initial. Car, outre son rôle d’organe officiel du nouveau parti du Travail – POP, le but du journal était de reprendre le fil des retentissantes campagnes de presse menées par Léon Nicole dans Le Travail, journal du Parti socialiste genevois d’avant-guerre, qui avait dénoncé maints scandales et prévarications (dont celles qui avaient conduit à la faillite de la Banque de Genève et aux tragiques événements du 9 novembre 1932). Et il est de fait qu’en un temps où la presse était majoritairement sous le contrôle des partis politiques et que leurs mandants économiques n’avaient pas encore vu les avantages que pouvaient aussi leur apporter une exploitation plus sensationnaliste des événements, c’était seulement les journaux de gauche et surtout d’extrême gauche qui dénonçaient les gabegies de la société bourgeoise. D’où, à certaines occasions, l’atout d’une presse d’opinion étalant au grand jour des faits que les milieux politiques et économiques dominants voulaient camoufler. Ce qui explique le succès du journal Le Travail, qui fit en grande partie la fortune politique de Léon Nicole dans les années trente; un titre qu’il ne put cependant reprendre après 1945, car il avait été acheté en 1940 par l’Union syndicale suisse lors de l’interdiction de son parti, qui refusa de le restituer.

C’est ainsi que la Voix Ouvrière de l’immédiat après Seconde Guerre mondiale tenta de continuer à jouer un rôle de dénonciateur des turpitudes du capitalisme et de ses représentants politiques et économiques et de défenseur des petites gens et réussit dans de nombreux cas à réparer des injustices ou à faire condamner des responsables de ravages économiques ou financiers. Mais d’une part, des affaires aussi scandaleuses et probantes que celle de la Banque de Genève dans les années trente, se firent plus rares après guerre et la sophistication accrue de la surveillance patronale tarit les sources d’information internes, indispensables pour mettre de telles malversations à jour. D’autre part, l’apparition d’une presse dite à sensation (mais n’essayant pas de décortiquer les mécanismes politico-économiques de ces scandales) affaiblira ce rôle jusqu’alors unique de redresseur de torts de la presse d’extrême gauche.

Les batailles de la «Voix Ouvrière»
L’assurance vieillesse fut un des premiers combats du journal, qui réclama dès sa fondation qu’on assure aux personnes âgées, jusqu’alors sans soutien public, des rentes décentes, qui à l’époque se chiffraient à 200 francs par mois et 300 pour un couple. Des montants bien supérieurs aux pensions qui furent versées avec les premières rentes AVS. Ce qui incita le journal à poursuivre sans relâche, avec les partis de gauche, des campagnes pour leur revalorisation. De vigoureuses offensives du journal furent également menées en faveur des lois sociales: pour l’amélioration du régime des vacances payées, pour les allocations familiales, pour l’assurance invalidité, pour la réduction du temps de travail, pour une assurance maladie équitable, pour l’abaissement de l’âge de la retraite, etc. Le journal s’éleva aussi contre les folles dépenses militaires de la Suisse pendant la Guerre froide et particulièrement contre les tentatives de doter notre pays d’un armement nucléaire; il dénonça, quand il en eut connaissance, les plans secrets antidémocratiques concoctés dans les hautes sphères du pouvoir et de l’armée (fichage et mouchardage des militants de gauche et d’autres organisations progressistes; exercices militaires délirants). Et, naturellement, il accorda une grande place aux revendications des travailleurs, à la défense des locataires, à la lutte pour la paix, pour l’égalité entre hommes et femmes, pour l’élimination de toutes les discriminations et fut même, dans les années 50 et 60, le seul journal quotidien en Suisse à soutenir les légitimes doléances et protestations des petits producteurs valaisans. Cela, on le savait bien en Suisse romande, où la Voix Ouvrière fut immédiatement appelée par ses initiales: «VO». Avec ce petit accent de sympathie et de «complicité» chez les travailleurs, mais aussi des réactions anxieuses ou de fureur dans le patronat et chez les politiciens de droite.

Une farouche volonté de survivre
Outre le manque permanent de suffisantes ressources financières, qui met à nouveau aujourd’hui le journal en péril, il dut se heurter à maints autres obstacles: ostracisme publicitaire du fait de pressions sur des annonceurs potentiels; procès et condamnations de ses rédacteurs (en 1951 Pierre Nicole fut condamné à 15 mois de prison ferme pour un article attaquant le Conseil fédéral) et souvent lourdes amendes ou indemnités de dédommagement; discrédit continuel de la part des autorités, des milieux économiques et même des Eglises; sabotage de ses caissettes de distribution; stigmatisation de certains de ses abonnés; et même, en 1956, au moment de l’hystérie anticommuniste déclenchée par les événements de Hongrie, tentative de prise d’assaut et d’incendie du bâtiment du journal et de l’imprimerie, qui ne put être contrée que par la mobilisation de quelques centaines de militants pour le défendre, alors que la police restait totalement passive face à 2’000 manifestants de droite, déchaînés.

Enfin et surtout, il y eut la difficulté de maintenir un stock suffisant d’abonnés et l’obligation de renoncer à la vente en kiosques. Mais aussi le besoin de suivre le progrès technique qui a complètement bouleversé le processus d’impression du journal et nécessité de lourds investissements (achat d’une rotative offset par l’imprimerie dans les années 60, devant être remplacée à la fin des années 80; passage à la photocomposition et la mise en page assistée sur ordinateur qui a nécessité l’achat du matériel adéquat, devant de surcroît être plusieurs fois renouvelé pour répondre aux progrès techniques).

C’est grâce au soutien constant de ses lecteurs et de l’organisation politique qui est liée au journal (dont il n’est aujourd’hui cependant plus l’organe officiel) que la Voix Ouvrière et aujourd’hui Gauchebdo ont, malgré tout, réussi à survivre. Et aussi parce que le journal, tout en ne se détournant pas de ses buts initiaux fondamentaux, a suivi le mouvement de la société et su s’adapter aux nouvelles contingences techniques, politiques, économiques. C’est ainsi que de journal quotidien qu’il a réussi à rester jusqu’à fin 1979, il est devenu hebdomadaire, a adopté le format tabloïd à la mode alors et put être imprimé en deux couleurs. En 1986, dans le souci de dépasser le cadre trop restrictif de l’appellation ouvrière, il est devenu VO Réalités, donc en conservant les initiales connues du public; puis, en 1995, Gauchebdo, qui a repassé au format in-quarto.